La figure québécoise dite colonisée et l'invisibilisation autochtone

24 février 2026 | Mathieu Paradis

À l'occasion de la fête nationale du Québec, il semble important d'ouvrir un débat critique sur la figure du québécois comme figure colonisée, et d'évoquer les angles morts et les héritages, accidentels ou non, de cette représentation mise en avant par des revues comme Parti pris.

La revue politique et culturelle et maison d'édition des années 1960 Parti pris est essentielle pour comprendre les origines de la promotion d'une identité québécoise dite colonisée. Celle-ci présentait régulièrement les Canadien·nes français·es comme étant colonisé·es. Cette représentation a aussi été mise de l'avant par le célèbre essai de Pierre Vallières [1]. Une qualification difficile à accepter, voire à comprendre, et qui peut même sembler farfelue. Albert Memmi préférait dire des Québécois·e qu'ils étaient dominé·es et non colonisé·es [2]. Aimé Césaire s'amusait de l'exagération de Vallières lorsqu'il aperçut son livre dans une vitrine de librairie [3]. C'est que la qualification est étonnante, et le vocabulaire qu'elle mobilise l'est encore plus. Elle se révèle être un jeu, le jeu d'un devenir révolutionnaire. Le jeu, poussé à l'extrême, n'est pas sans rappeler les mots de Césaire dans Cahier d'un retour au pays natal : « de-peur-que-ça-ne-suffise-pas, de-peur-que-ça-ne-manque [4] ». Voilà l'effort partipriste de pousser l'identification victimaire au-delà de la raison, de peur que le combat nationaliste québécois ne soit pas pris au sérieux.

En identifiant le·a Québécois·e à la figure du colonisé, les membres de Parti pris ensevelissent les vécus autochtones. Trois hypothèses se présentent d'emblée. La naïveté peut-être – Emilie Nicolas a déjà répondu à cette hypothèse dans la revue Liberté [5]. L'ignorance alors ? Les écrits partipristes démentent cette hypothèse. Ils y reconnaissent « la lecture de Fanon et le vol de bâtons de dynamite [6] », que la vérité de la question nationale est une vérité première qui n'a pas à être soumise aux faits [7], et que « la parole, pour nous, a une fonction démystificatrice ; elle nous servira à créer une vérité qui atteigne et transforme à la fois la réalité de notre société […] nous ne visons à dire notre société que pour la transformer [8] ». Ainsi, les partipristes ont écarté d'eux-mêmes l'hypothèse de l'ignorance.

Spoliation identitaire

La seule hypothèse viable semble celle de la stratégie politique. La professeure Ching Selao a déjà présenté les pratiques discursives de Parti pris comme les outils d'une stratégie d'appropriation identitaire sans toutefois aborder l'absence de considération que de telles pratiques impliquaient à propos des présences autochtones sur le sol québécois [9]. Les Québécois·es qui pensaient la transformation de la société dans cette revue se sont approprié l'identité autochtone en se présentant comme indissociables du territoire, comme s'il n'y avait jamais eu de spoliation territoriale, effaçant totalement l'histoire des terres arrachées pour y ajouter une nouvelle spoliation discursive, celle de l'identité. Selon ce discours, les Québécois·es sont des Autochtones, ce qui ne laisse plus aucun espace aux Premiers Peuples. Dans le numéro de l'été 1964, Pierre Maheu écrivait qu'il faut « risquer l'irraison, pour retrouver nos racines [10] ». En posant les Québécois·es comme des figures indissociables du sol, portées par un destin révolutionnaire inévitable, Parti pris met en marche sa dialectique : les victimes québécoises vont renverser la société par l'entremise d'un socialisme décolonisateur. La revue efface la présence première des populations autochtones. Toutefois, il n'est pas uniquement question d'effacer l'Autre, il s'agit également d'usurper son identité. Ainsi, selon la revue, le Québécois est « autochtone, indigène, indien dans sa réserve victime d'un génocide culturel [11] ».

Les écrivain·es de Parti pris ont voulu rendre leur figure de colonisé crédible, réelle, convaincante, et ont utilisé des mots galvaudés pour en tracer les traits. Toutefois, en instrumentalisant le langage, ils ont évacué les souffrances et les vécus des communautés autochtones et des communautés noires. Paradoxalement, en travaillant les reliefs de cette figure, les partipristes ont également trahi leurs propres souffrances. Presque tous·tes les auteur·trices ayant par la suite dénoncé cette stratégie d'appropriation langagière reconnaissent dans leur analyse historique la domination économique exercée sur les populations francophones du Québec, les pressions exercées sur leur langue et leur culture. Iels soulignent également toutes les vicissitudes de l'impérialisme américain. Personne ne dément les souffrances canadiennes-françaises. Les réactions coléreuses de celles et ceux qui s'agrippent à une identité canadienne-française dite autochtone et colonisée sont ainsi injustifiées. En évacuant le réel pour rendre le mythe opérant, pour reprendre les termes de Roland Barthes [12], Parti pris a effacé ses véritables souffrances, et en s'appropriant celles des autres, a bâclé son propre combat.

Fêter l'évacuation des mythes

Pierre Bourdieu écrivait que c'est en nommant que l'on confère une existence sociale [13]. Parti pris n'a cessé de nommer le portrait du colonisé québécois, d'en travailler la figure. Les membres de la revue ont, du coup, donné naissance à cette figure fantasmée du Québécois autochtone, une figure sans aucune vraisemblance. Et puisque l'existence donnée à cette figure a été sculptée dans la colère, il apparaît aujourd'hui que ses mutations carburent encore à cette émotion. Le discours nationaliste est gavé d'un ressentiment que l'on s'acharne à défendre pour ne pas reconnaître qu'un dominé peut participer au projet colonial, que quelqu'un ayant souffert peut aussi faire souffrir d'autres. On protège cette colère pour ne pas avoir à écouter, pour continuer de s'offusquer de la douleur de celles et ceux qui occupaient déjà le sol avant nous. Ce discours nationaliste s'essouffle face aux émotions et aux souffrances qu'il refuse de reconnaître. Son vocabulaire a donné vie à une figure, mais refuse l'existence de personnes bien réelles.

Aujourd'hui, alors que les Québécois·es célèbrent leur fête nationale, il faut se souvenir que la figure du colonisé québécois construite par les partipristes était fallacieuse. Plutôt que de s'accrocher à la défense de cette figure colonisée, convenons que la situation est gênante. Plutôt que de se protéger de toute dissonance cognitive, le discours nationaliste québécois doit évacuer ses mythes. L'instrumentalisation des mots au service d'un devenir révolutionnaire en a terminé de consommer sa décrépitude. An Antane Kapesh a écrit : « Tu as préféré me voler, rien que pour pouvoir t'appeler QUÉBÉCOIS [14] ». La figure du colonisé québécois relevait du déguisement. Et les jeux du répertoire langagier ne sont toujours pas parvenus à rendre cette figure crédible.


[1] Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique (Montréal : Parti pris, 1968).

[2] Albert Memmi, L'homme dominé : le Noir, le Colonisé, le Prolétaire, le Juif, la Femme, le Domestique (Paris : Gallimard, 1968), p. 87.

[3] Aimé Césaire, Le discours sur la négritude [1987] dans Discours sur le colonialisme (Paris : Présence Africaine, 2004 [1955]), pp. 81-82.

[4] Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal (Paris : Présence Africaine, 1983), p. 15.

[5] Emilie Nicolas, « Maîtres chez l'Autre », Liberté 326 (2020).

[6] Jean-Marc Piotte, « autocritique de parti pris », Parti pris 10 (septembre 1964), p. 43

[7] Paul Chamberland, « de la damnation à la liberté », Parti pris 9 (été 1964), p. 82.

[8] « Présentation », Parti pris 1 (Octobre 1963), p.2.

[9] Ching Selao, « Portrait du colonisé québécois : Peau blanche, masques noirs ? » dans Avec ou sans Parti pris : le legs d'une revue, Gilles Dupuis et al., dir. (Montréal : Nota Bene, 2018), 329-359.

[10] Pierre Maheu, « l'œdipe colonial », Parti pris 9 (été 1964), p. 29.

[11] Voir, entre autres, mais particulièrement, les numéros d'octobre 1963 et de l'été 1964 pour observer la répétition de ces formules.

[12] Roland Barthes, Mythologies (Paris : du Seuil, 1957), pp. 252-253.

[13] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique (France : Fayard, 2014 [1991]), p. 328.

[14] An Antane Kapesh, Qu'as-tu fait de mon pays ? (Montréal : Mémoire d'encrier, 2020), p. 77.

Mathieu Paradis est candidat à la maîtrise en histoire à l'Université de Montréal.

Photo : Thomas Hawk (CC BY-NC 2.0)

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