Paradigme fiscal désuet et fiscalité à réformer
Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se nourrir adéquatement, de se loger, et de manière générale de répondre à leurs besoins de base et à ceux de leur famille. Les réponses du gouvernement de la CAQ devant ces problèmes demeurent profondément insatisfaisantes.
Dans le rapport de janvier 2026 de l'Observatoire québécois des inégalités, Geoffroy Boucher écrivait que les PDG des 21 plus grandes entreprises québécoises « … ont gagné 62 795 $ en 8,8 heures, soit ce qu'un travailleur ou une travailleuse moyen gagne en une année au Québec. Cette rémunération tient compte des salaires, mais également de différentes primes telles que les bonus en argent et les options d'achat d'actions. » Il semble clair qu'il faut envisager une fiscalité plus équitable pour corriger une telle situation.
Pourquoi une réforme fiscale ?
La fiscalité est un des outils les plus puissants pour renflouer les coffres du gouvernement, afin de maintenir un filet social fort et d'assurer la justice sociale. Cependant, depuis plusieurs décennies, nos décideurs se basent sur trois paradigmes qui s'avèrent aujourd'hui complètement désuets. Le premier suppose qu'en permettant aux riches de s'enrichir, c'est toute la société qui prospère, par la magie du « ruissellement » de la richesse de haut en bas… cette théorie s'est avérée avec les années complètement fausse : les écarts de richesse ne cessent d'augmenter !
Le deuxième paradigme stipule que l'équilibre budgétaire ne peut être atteint que par la baisse des dépenses et surtout pas par l'augmentation des revenus des revenus : « Remettre l'argent dans les poches des Québécois » a été un slogan entendu dans plusieurs campagnes électorales… Dans cet esprit, chaque baisse d'impôt est perçue comme une bonne nouvelle. Toutefois, le manque à gagner qui en résulte conduit le gouvernement à adopter des politiques austéritaires, à réduire les services publics, ce qui entraine l'appauvrissement de la population… De fait, l'IRIS évalue que les baisses d'impôt successives des années 2018-2023 ont entrainé des pertes récurrentes de près de 4,1 milliards de $ pour le gouvernement québécois.
Selon le troisième paradigme, il suffit d'augmenter la progressivité de l'impôt pour s'attaquer au problème des inégalités… Même si cette mesure reste toujours aussi nécessaire, elle est clairement insuffisante. Aujourd'hui, les fortunes colossales détenues par les mégariches sont moins liées à leurs revenus qu'aux gains en capitaux qui leur permettent après année d'augmenter leur patrimoine à une vitesse fulgurante. Ainsi, plusieurs rentiers vivent uniquement des dividendes qu'ils peuvent tirer de leurs investissements. D'après l'Observatoire des inégalités : « … les entreprises canadiennes ont versé un total de 341,5 milliards de dollars à leurs actionnaires en 2023, contre 64,4 milliards en 2003. Il s'agit d'une augmentation de 431 % en 20 ans ». Ce même rapport ajoute : « Au Québec, en 2023, les familles faisant partie des 10 % les plus riches captaient, à elles seules, près de la moitié de la richesse (45,6 %), contre seulement 4,3 % pour les 40 % les plus pauvres ».
Nous croyons, comme le groupe Millionnaires Patriotes, qu'il est temps que les ultrariches contribuent au même titre que tous et toutes au financement de services publics universels, gratuits et de qualité.
Par ailleurs, une réforme de notre politique fiscale s'impose afin de répondre aux multiples crises actuelles : dérèglements climatiques, insécurité alimentaire, pénurie de logements et protection contre le pouvoir des milliardaires qui, de plus en plus, dictent les politiques des États.
Pistes de solution
Plusieurs organismes [1]proposent des mesures qui rendraient notre fiscalité plus équitable et rapporteraient des milliards de dollars dans les coffres du gouvernement. Nous en retiendrons trois :
- Taxer la fortune : Malgré la croissance fulgurante du patrimoine des ménages les plus aisés ces dernières années, ni le Canada ni le Québec ne taxent la fortune des plus nantis, contrairement à d'autres pays. Afin que chacun paie sa juste part, il faut, en plus d'imposer les revenus, taxer la richesse. Ceci importe d'autant plus que la situation actuelle permet aux ménages fortunés qui vivent de leurs rentes
de réduire pratiquement à néant leur contribution à la richesse collective. L'IRIS propose une taxe progressive qui rapporterait au gouvernement 6,8 milliards de dollars annuellement. - Augmenter la taxe sur les gains en capital pour les entreprises et les particuliers : Actuellement, les gains en capital ne sont imposés qu'à 50 % (alors que les salaires des contribuables le sont à 100 %). Justin Trudeau avait proposé une timide réforme faisant passer à 66,6 % le taux d'imposition de la tranche des gains en capital excédant 250 000 $. Cette mesure, qui aurait généré 19,4 milliards de recettes fiscales fédérales sur 5 ans, a été annulée par le PM Mark Carney le 21 mars 2025, poussant le Québec à adopter la même politique fiscale. Ceci représente un manque à gagner de quelque 4 milliards pour la population québécoise [2].
- Augmenter les paliers d'imposition afin que les grandes fortunes contribuent à la société à la mesure de leur revenu. Le modèle proposé par l'IRIS, permettrait au gouvernement québécois de récupérer 3,2 milliards de dollars.
À elles seules, ces trois mesures rapporteraient au Québec près de 14 milliards de dollars de façon récurrente, soit un montant bien supérieur au déficit actuel. Le Québec a les moyens de réaliser ses ambitions de justice sociale, mais il faudrait aller chercher l'argent là où il se trouve.
Selon nous, ce n'est pas en nous dépossédant de nos services publics et en les privatisant que nous allons sortir de la crise actuelle. Il faut plutôt collectiviser le financement, resserrer les mailles de notre filet social, miser sur un renforcement démocratique et favoriser l'égalité entre les citoyens et les citoyennes.
[1] Au Québec, les syndicats, l'Iris, Oxfam, la quarantaine d'associations membre de la Coalition Main Rouge (dont Attac-Québec) et Québec solidaire réclament haut et fort une réforme de la fiscalité.
[2] Statistique Canada estime la part de l'économie du Québec à 20 % de celle du Canada.
Wedad Antonius et Renée-Claude Lorimier sont membres du CA d'Attac Québec.
Photo : Superyachts au port de Porto Cervo, Sardinia (Crédit : Heinz-Josef Lücking, CC BY-SA 3.0 de, wikimedia commons) https://en.wikipedia.org/wiki/Superyacht#/media/File:Three_luxury_yachts_-_Lady_Anne,_Lady_Moura_and_Pelorus.jpg