Quand le Canada censure les personnalités dissidentes

10 avril 2026 | Claude Vaillancourt

Plusieurs ont été choqué.es, à juste titre, quand le gouvernement canadien a bloqué à la dernière minute la venue de l'eurodéputée Rima Hassan au Canada. L'histoire a fait grand bruit : il était évident que le gouvernement canadien posait un acte de censure envers une défenderesse passionnée de la cause palestinienne.

Certes, la députée a pu livrer son propos en visioconférence. Mais il manquait tous les bons côtés de la présence physique d'une politicienne inspirante pour les personnes concernée par le sort de la Palestine : de contacts précieux, des interventions sur place dans les médias, des rencontres stimulantes. Le gouvernement canadien n'aura réussi son coup qu'à moitié. Son refus de recevoir Rima Hassan, son recours à des règles conçues pour elle uniquement dans le but de la bloquer, son désir de contrôler le débat sur la Palestine ont été dénoncés y compris par des personnes n'ayant aucune sympathie pour la députée. Et Rima Hassan a peut-être eu davantage d'attention qu'autrement. Le résultat à retenir est cependant un recul du débat démocratique dans un pays qui se targue de son ouverture.

Le blocage de Rima Hassan nous rappelle aussi deux autres cas de censure du gouvernement canadien de figures progressistes connues. Avec une même stratégie pour chasser les importuns : intervenir à la dernière minute ; être avare d'explications ; prétexter des accrocs bureaucratiques. Et un même résultat : des militant.es pour la justice sociale privé.es de rencontres stimulantes, empêché.es d'entendre un point de vue important sur des sujet majeurs reliés à des problématiques internationales.

En octobre 2016, le député écologiste José Bové devait donner une conférence à Montréal sur l'AÉCG (l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne), alors en en fin de négociations et contesté des deux côtés de l'Atlantique. Figure connue de l'altermondialisme, Bové ne se privait pas de critiquer l'accord. Il dénonçait comme bien d'autres ses effets sur l'agriculture, le mécanisme d'arbitrage entre investisseurs et États, les pressions faites pour libéraliser certains marchés, l'absence de transparence des négociations.

Un tel discours, porté par une personnalité bien connue, a dérangé le gouvernement canadien. Les douaniers se sont servis de sa participation au démantèlement d'un restaurant McDonald's seize ans auparavant pour l'empêcher d'entrer au Canada. Devant le tollé que cette interdiction a suscité, Bové a obtenu la permission de rester une semaine. Les quatre heures d'incertitude passées à l'aéroport avant qu'on le laisse aller l'ont tout de même empêché de se rendre à la conférence où on l'avait invité.

Son statut de député n'a pas réussi à le protéger complètement du blocage aux douanes canadiennes, comme Rima Hassan par ailleurs, traitée plus sévèrement. Il semble clair dans ces cas que les député.es de gauche, surtout celles et ceux ayant une notoriété, n'ont pas les mêmes conditions de passage que les autres.

La même année, Aminata Traoré, quant à elle, n'a pas pu mettre un pied au pays, malgré son invitation au FSM (Forum social mondial) à Montréal. Pourtant cette femme ne constituait en rien une menace. Ex-ministre de la Culture et du Tourisme au Mali, autrice d'essais importants (dont L'Afrique humiliée en 2008), militante féministe, anti-raciste et contre le néocolonialisme, elle se méritait un grand respect. On comptait sur sa présence pour donner un rayonnement au FSM. Loin d'être la seule, elle faisait partie des 234 militants à qui on avait refusé l'entrée au pays, dont le président du syndicat palestinien des postiers Imad Temiza. Selon Traoré, il était clair que son exclusion du Forum avait des motifs politiques. Dans une lettre au diplomate Jean-Louis Roy, qui avait exprimé son indignation devant le traitement qu'elle subissait, elle a affirmé : « J'ai peut-être eu tort de déclarer que le FSM de Montréal allait être l'un des temps forts du plaidoyer pour l'ONU des peuples que j'ai entrepris en annonçant ma candidature symbolique au poste de secrétaire général des Nations-Unies. »

Dans ces trois cas, le gouvernement a clairement fait preuve de la même arrogance et d'un manque de civisme envers des invités devant participer à des événements publics organisés depuis longtemps. Il a bloqué à la dernière minute l'arrivée de personnes n'ayant pas de dossier criminel, fondamentalement non-violentes et préoccupées d'abord et avant tout par la justice sociale. (Les accusations douteuses d'« apologie du terrorisme » contre Rima Hassan viendront après sa prestation en visioconférence.)

C'est aussi ses propres citoyens que notre gouvernement a offensés, comme s'il avait le privilège de choisir qui mérite ou non d'entrer au pays selon le profil politique des invités. Ces choix arbitraires à répétition et cette peur du débat démocratique avec des personnalités étrangères renommées, mais trop critiques selon notre gouvernement, sont carrément inquiétants. Plutôt que de censurer des idées divergentes peut-être tranchées, mais refusant la violence, soucieuses des autres et solidement argumentées, n'est-il pas plutôt un devoir de bien les accueillir ?

Photo : French MEPs official portraits - 10th Parliamentary term, European Union, 2025.

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