Commission électorale en RDC : l’impossible consensus

3 août 2021 | Christophe RIGAUD

La désignation du futur président de la Commission électorale (CENI) se fait toujours attendre. Les confessions religieuses ont acté leur désaccord sur le nom du prétendant, jugé trop proche du pourvoir en place. Un mode de désignation, confié aux églises, qui semble être à bout de souffle.

Le Cardinal Fridolin Ambongo le 2 août 2021 dans le diocèse de Kisantu © Cenco

Le psychodrame bat son plein pour la désignation du président de la Commission électorale congolaise (CENI). Depuis 2019, et l’arrivée à la présidence contestée de Félix Tshisekedi, la centrale électorale attend son nouveau patron. Officiellement, c’est toujours Corneille Nangaa qui est à la tête de l’institution, mais le poste est vacant depuis plus de deux ans. Une première crise avait éclaté en 2020 alors que le nom de Ronsard Malonda avait été proposé pour prendre les rênes de la CENI.

A l’époque, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila siégeaient encore au sein de la même coalition politique, mais le nom de Malonda avait été imposé au forceps à l’Assemblée nationale par le FCC pro-Kabila, alors majoritaire au parlement. Jugé trop proche de Joseph Kabila, l’option Malonda avait été rejetée par le président Tshisekedi qui avait refusé sa nomination. D’importantes manifestations anti-Malonda, conduites par l’UDPS, le parti présidentiel, avaient secoué le pays.

Un scénario Malonda qui se répète

Mais depuis quelques mois, la donne politique a changé en RDC. Félix Tshisekedi a rompu son alliance contre nature avec Joseph Kabila et a repris en main la majoritaire parlementaire à l’Assemblée nationale et au Sénat. Fort de son nouveau pouvoir, la course à la présidence des la CENI a été relancée après le vote par le parlement d’une réforme « homéopathique » de l’institution. Et très vite, les mêmes critiques qui accusaient les pro-Kabila de vouloir imposer un de leurs hommes à la présidence de la CENI, se sont retournées contre le camp Tshisekedi qui a annoncé il y a quelques mois sa volonté de briguer un nouveau mandat.

La bataille pour le contrôle de la CENI se trouve ainsi relancée, et de fortes pressions se sont alors portées sur les confessions religieuses pour imposer Denis Kadima à la tête de la centrale électorale. Dans un scénario similaire au psychodrame Malonda, l’opposition au président Tshisekedi s’est insurgée pour dénoncer la proximité de Denis Kadima avec l’actuel chef de l’Etat. L’opposition politique bien sûr, mais aussi certains partenaires du président Tshisekedi au sein de la coalition gouvernementale de l’Union sacrée de la nation (USN), comme l’UNC de Vital Kamerhe ou Ensemble pour la République de Moïse Katumbi.

L’Eglise catholique, une fidèle opposante

Mais en première ligne des opposants à la candidature de Denis Kadima à la CENI, on retrouve surtout l’Eglise catholique (CENCO) et les protestants de l’Eglise du Christ du Congo (ECC), deux des six confessions religieuses chargées de désigner le candidat à la présidence de la Commission électorale. Une spécificité congolaise que beaucoup commencent à dénoncer.

Dans cet âpre combat pour la présidence de la CENI, on retrouve les mêmes oppositions que lors de la polémique sur la proposition de nomination de Ronsard Malonda en 2020. Deux blocs s’affrontent depuis toujours : les catholiques et les protestants d’un côté (qui rejetaient Malonda hier et Kadima aujourd’hui), et les six autres confessions (orthodoxes, kimbanguistes, musulmans, églises du réveil, indépendants et l’Armée du Salut), qui, depuis Kabila, semblent à chaque fois valider les choix du pouvoir en place.

Ce manque de consensus entre les confessions religieuses avait alors justifié la mise à l’écart de Ronsard Malonda par Félix Tshisekedi. Cette fois-ci, le président se retrouve dans la position inverse et tout aussi délicate. La jurisprudence Malonda va-t-il poussé le chef de l’Etat à récuser la candidature de Denis Kadima ? Pour l’instant, le processus de désignation est dans l’impasse et aucun nom n’a été transmis à l’Assemblée nationale pour validation. La CENCO et l’ECC ont proposé d’écarter les deux candidatures « problématiques » de Denis Kadima et Cyrille Ebotoko pour calmer le jeu, mais pour l’heure, aucun accord n’a été trouvé.

Un mode de désignation à bout de souffle ?

Le blocage de la candidature Kadima a fait monter la tension d’un cran cette semaine avec la profanation d’églises catholiques au Kasaï et des actes de vandalismes devant la résidence du Cardinal Ambongo. Une pression que l’église catholique estime « orchestrée » par les partisans du président Tshisekedi et ses militants. Le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, avait en effet tenu quelques jours auparavant des propos très virulents contre la CENCO et son représentant, le Cardinal Ambongo. Dans ce climat délétère, il convient de se demander si cette énième polémique sur la nomination du président de la CENI ne signe pas l’arrêt de mort d’un mode de désignation anachronique et à bout de souffle.

Dans la situation actuelle, le consensus entre les Eglises catholiques et protestantes et le reste des confessions religieuses semble introuvable. Et surtout, pourquoi continuer à confier cette tâche aux confessions religieuses dont la frontière avec le politique a toujours été très poreuse au Congo ? Avec l’absence de l’Etat à tous les étages, les églises se sont peu à peu substituées à l’ensemble des services publics largement défaillants : santé, éducation, social… Les Eglises jouent un rôle très important dans le quotidien des Congolais et sont donc très écoutées et très suivies. Une audience qui a toujours intéressé les politiques en quête de soutiens populaires.

« Qui contrôle la CENI gagne les élections » ?

Ils sont nombreux à demander que la société civile puisse être largement partie prenante dans la composition et donc dans la désignation des membres de la CENI. La dépolitisation de la CENI semble être plus que jamais une nécessité aujourd’hui au regard de la crise que traverse une nouvelle fois la centrale électorale. D’ailleurs, le toilettage de la CENI par le camp Tshisekedi n’a été que très cosmétique, laissant encore une large part aux partis politiques, et notamment à celui qui se trouve aux manettes.

Les tensions actuelles démontrent donc à l’envie que la CENI n’est pas neutre dans les élections en RDC. « Qui contrôle la CENI gagne les élections » semble nous dire le blocage du mode désignation de son président. Le pouvoir en place, kabiliste ou tshisekediste, est toujours soupçonné de vouloir contrôler les élections qui ne se jouent visiblement pas dans les urnes, mais plutôt, comme nous l’avons vu en 2018, dans l’arrière-boutique de la CENI et de la Cour constitutionnelle.

Et justement, Félix Tshisekedi cherche à placer des hommes « sûrs » dans ces deux institutions clés. C’est déjà le cas à la Cour Constitutionnelle, où un jeu de chaises musicales a permis au président Tshisekedi de s’assurer la « loyauté » de la majorité des juges. Et ses partisans cherchent apparemment à faire de même au sein de la Commission électorale. Dans un contexte, où l’actuel chef de l’Etat, contrôle également les deux chambres du parlement, de nombreux observateurs estiment que les élections de 2023 risquent d’être jouées d’avance avec la réélection de Félix Tshisekedi. Mais attention, pendant ce temps, les horloges tournent. Et tout blocage à long terme du processus électoral pourrait faire décaler dangereusement le calendrier. Un scénario de « glissement » bien connu au Congo en 2016… avec la crise politique qui a suivi.

Christophe Rigaud – Afrikarabia

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