Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi est un antidote au poison de la négation.

C’est un outil indispensable à tous ceux qui veulent préserver la portée politique et le pouvoir d’interrogation de notre humanité que portent le travail de mémoire et d’histoire des génocides.


 

Le génocide et sa négation sont structurellement liés. Avant d’être accompli, le projet génocidaire est dissimulé ; pendant son accomplissement, la réalité de l’extermination est démentie ; après avoir été perpétré, la nature même du génocide est déniée.

Après le génocide des Arméniens, des juifs et des Tziganes, celui des Tutsi du Rwanda confirme cette règle.

Pour parer à l’inflation des tentatives falsificatrices des nouveaux assassins de la mémoire, Josias Semujanga et Jean-Luc Galabert ont fait appel aux plus éminents experts du négationnisme du dernier génocide du XXe siècle.

Leurs contributions permettent d’en comprendre les différentes facettes : sa genèse, ses procédés, ses motivations, ses déclinaisons, ses médias, ses conséquences, ses acteurs et ses relais. Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi est un antidote au poison de la négation.

C’est un outil indispensable à tous ceux qui veulent préserver la portée politique et le pouvoir d’interrogation de notre humanité que portent le travail de mémoire et d’histoire des génocides.

Fiche technique

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi
Sous la direction de  Josias SEMUJANGA & Jean-Luc GALABERT
Izuba éditions
Coll. : Essais
Rayon : Sc. Politique (2070) , Histoire africaine (2110)
ISBN: 978-2-9543579-2-8
16 x 24 cm – relié – 410 pages
Prix de vente: 25 euros


Table des matières

Josias Semujanga
Introduction: Le négationnisme de l’Itsembabwoko, 
dénégation et manipulation politique

Partie I: Les logiques fondatrices du négationnisme

Eugène Nshimiyimana
Profession de haine : du « syndrome du ‘Hutu’ » au négationnisme/révisionnisme du Génocide contre les Tutsi

Catalina Sagarra
Le négationnisme : prémisses discursives d’un système de pensée

Évariste Ntakirutimana
Le négationnisme du génocide rwandais en paroles et en actions

Jean Mukimbiri
Génocide « rwandais ? » : Présupposés et visées 
d’une informelle requalification

Philippe Basabose
Discours du déni : de la vérisimilitude à la vérisimulation

Jean-Marie Kayishema
Du mythe hamite au génocide des Tutsi et à sa négation

Yves Ternon
Approche comparée de la négation des génocides 
avérés du XXe siècle

Partie II: Le négationnisme du génocide en Europe

Catherine Coquio
Le génocide des Tutsi du Rwanda vu de France :
de la scène politique au voile esthétique

Jean-Paul Gouteux
Mémoire et révisionnisme du génocide des Tutsi rwandais en France : Racines politiques, impact médiatique

Faustin Kagame
Négationnisme, banalisation du génocide et atteinte à la mémoire des victimes, à l’occasion du premier procès pour crime de génocide en Suisse

Tom Ndahiro  
Pierre Péan  : Du  laxisme européen en matière 
de négationnisme à « l’ère du plus jamais ça »

Partie III: Les médias du négationnisme

Véronique Chelin
Le négationnisme du bourreau dans la presse écrite 
et la littérature : le cas du génocide au Rwanda

Alexandre Dauge-Roth
Le cinéma face au génocide contre les Tutsi du Rwanda 
ou le risque de faire écran en mettant à l’écran

Michael Rinn
La  sophistique négationniste sur internet,
Passions du déni du génocide des Tutsi rwandais

Jean Ndorimana  
Église Catholique et négationnisme

Dr Jean Damascène Bizimana
Le négationnisme dans les institutions judiciaires : 
les juridictions françaises, espagnoles et le Tribunal Pénal International pour le Rwanda

Justin Gahigi
Métastases du discours négationniste 
et inflation conflictuelle au Kivu

Partie IV: Agir contre le négationnisme

Virginie Brinker
Comment les écrivains s’opposent-ils au négationnisme ou la question de la transmission du génocide des Tutsi du Rwanda

Éric Gillet
La répression du négationnisme en Belgique et en Europe

Jean Mukimbiri
Pour une déconstruction du négationnisme du génocide anti-tutsi 
Arguments et contre-arguments

José Kagabo
Du bon usage du terme négationnisme

Jean-Luc Galabert
Conclusion: Non reconnaissance, négation, déni du génocide
Faire la part des choses pour faire face au négationnisme

Présentation des auteurs

Bibliographie

Remerciements

Introduction de Josias Semujanga
Le négationnisme de l’Itsembabwoko, dénégation et manipulation politique
(p. 9-30)

« À l’heure des bilans, deux innovations prodigieuses devront être expressément portées au crédit du XXe siècle : le génocide et sa démystification, la capacité scientifique d’en finir avec l’existence de certains groupes humains, redoublée par l’aptitude à liquider leur mort. [...] il y a une telle continuité entre ces projets, qu’il est à la fois légitime et inévitable d’en inférer la complicité »
Alain Finkielkraut1

Retour sur les mots

En exergue à l’ouverture du présent ouvrage Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi, la voix d’Alain Finkielkraut fait écho à celles d’Yves Ternon et d’Éric Gilet. Elles appellent au combat contre le négationnisme en le situant dans le projet génocidaire, projet dont la base idéologique de déchoir les futures victimes de leurs statuts d’êtres humains se prolonge tout naturellement dans le déni du crime. De la Shoah à l’Itsembabwoko, il est possible, en effet, de retracer les rapports entre les idéologies racistes, au sens où Hannah Arendt définit ce terme, « comme la logique s’accomplissant totalement (et relevant d’une volonté de l’accomplissement total), d’une idée, qui permet d’expliquer le mouvement de l’histoire comme un processus unique et cohérent [...] de telle sorte que tout ce qui arrive, arrive conformément à la logique d’une idée»2, et le génocide, comme massacre visant à protéger la pureté d’un peuple. Une propagande manipule les mots comme si, avant la destruction des corps, il fallait empêcher la langue de dire la vérité du crime par la création de nouvelles habitudes langagières3.

Après le génocide, on retourne à la langue pour trouver un mot pour exorciser les horreurs. Au Rwanda, après le génocide, la nouvelle vie recommence sur les ruines de l’ancienne, mais les mots bégaient lorsque vient le temps de parler du génocide, comme l’analyse dans ce dossier Évariste Ntakirutimana, à partir des journaux de l’époque. De nombreux termes se font concurrence dont trois plus importants dans le discours officiel. Tout d’abord, dès 1995, le terme itsembabwoko qui signifie « l’éradication d’une race, d’une lignée ou d’un groupement humain », désigne le génocide des Batutsi, et itsembatsemba, dont le sens est au fond le même que itsembabwoko, désigne l’assassinat ciblé de nombreux chefs politiques Bahutu pour leurs idées libérales. Amalgamant les deux termes, le discours officiel retient itsembabwoko n’itsembatsemba jusqu’en 2002 qui voit entrer dans le texte de la Constitution le mot jenoside, c’est-à-dire le mot français épelé selon la logique de l’alphabet phonétique du kinyarwanda. En 2008, le gouvernement adopte le terme jenoside yakorewe Abatutsi (le génocide des Batutsi).

De tous ces termes, Jenoside et Itsembwabwoko sont les plus utilisés au Rwanda ; le premier revient le plus souvent dans les échanges verbaux ou écrits sur le sujet et il est plus attesté dans les différents offices de l’État chargés des rescapés du génocide, comme le FARG (Fonds d’aide pour les rescapés du génocide) ou la CNLG (Commission nationale pour la lutte contre le génocide) alors que le second a été popularisé par les médias en kinyarwanda. Une telle instabilité terminologique des mots pour désigner le génocide de la part de l’État témoigne justement de la pression des négationnistes. Elle est en décalage avec les termes utilisés par le public. Et le dernier, Jenoside yakorewe Abatutsi, s’il est le plus précis, est le moins retenu par le public car il ne répond pas aux normes de la brièveté qu’exige la communication sociale. Ainsi le vocable itsembwabwoko-n’itsembatsembwa est-il déjà tombé en désuétude, condamné sans doute par sa longueur et sa redondance4.

Comme à l’époque de Lemkin, le Rwanda est à la recherche d’un mot précis pour circonscrire et exorciser le génocide. Une telle quête s’énonce comme un acte politique : utiliser le mot génocide, c’est condamner ses auteurs et l’idéologie de la haine qui l’a justifié. Utiliser le mot, c’est désigner le coupable, proférer un jugement sur le bourreau et faire vivre la mémoire de la victime. En l’absence de la dimension morale du mot, le génocide devient « massacre » ou tout simplement « autodéfense » ou « légitime défense », en espérant ainsi combler « les espaces vacants pour s’assurer, peut-être illusoirement, d’une sorte de plénitude du sens »5.

En même temps, dans la prison de Rilima, au Bugesera, tels génocidaires dont Jean Hatzfeld a recueilli les témoignages, affirment que la destruction des Batutsi était une bonne action6. Une telle parole est-elle négationniste si les prisonniers de Rilima, qui ont plaidé coupable pour les crimes de génocide refusent le mot pour les désigner ? Une interrogation à laquelle répond en quelque sorte l’article d’Éric Gilet parlant « des génocidaires comme des négationnistes originels ». Dans le cas du Rwanda, Éric Gilet rappelle dans cet ouvrage l’irritation du Major Ntuyahaga provoquée par la question sur sa responsabilité dans le génocide. Il en est de même des prisonniers de Rilima ou d’autres négationnistes rwandais dont les nombreux écrits nient le génocide. À y regarder de près, ce n’est pas tant la négation des faits, car les prisonniers de Rilima ont plaidé coupable, mais ce qui est détesté, c’est le mot « génocide ». Car utiliser ce mot c’est poser un acte politique : condamner le génocide et le projet qui le sous-tend. Les prisonniers l’ont bien compris : ils acceptent le crime et tentent de sauver le projet de tuer les Batutsi plus tard ! Eugène Nshimiyimana et Évariste Ntakirutimana situent en effet, chacun à sa façon, la négation de l’Itsembabwoko dans la genèse et le développement du « syndrome hutu » dans l’espace politique rwandais depuis 1957 : sorte de pensée magique politique dans laquelle les Batutsi occupent une place marginale susceptible d’être effacée selon les circonstances politiques.

Aux origines du négationnisme

Comprendre le négationnisme de l’Itsembabwoko, c’est aussi le situer dans le contexte de la Shoah, comme métaphore absolue de tous les génocides. Parler du génocide aujourd’hui, c’est convoquer le registre linguistique créé par la nécessité de parler des crimes nazis. Au moment où l’Itsembawoko survient, l’Occident est en butte avec le négationnisme dans plusieurs pays et depuis une décennie au moins. La négation systématique des crimes nazis par des historiens se définissant comme révisionnistes, donnait, comme le dit Alain Finkielkrault, « le cauchemar, le dégoût et l’indignation d’entendre qu’un peuple bien vivant a accrédité le mensonge de son extermination pour en tirer des bénéfices.»7

Ce discours aberrant et provocateur a déclenché des réactions en chaîne, et il a bien fallu trouver un mot pour désigner le nouveau révisionnisme afin de le différencier d’une démarche analytique, qui, en histoire, consistait à réviser de manière rationnelle certaines opinions admises en s’appuyant sur des informations nouvelles pour proposer une nouvelle interprétation des événements. Car si « l’histoire ne s’énonce pas comme un ensemble de théorèmes ni même des lois [et que] la détermination ou l’interprétation des faits est infinie et infiniment révisable »8, la critique historique obéit à des lois qui valident le savoir, lois auxquelles les négationnistes ne se conforment pas et dont le non respect les disqualifie comme chercheurs9. Le nouveau mot était également nécessaire puisque le terme révisionnisme désigne aussi dans le discours marxiste une position de déviation par rapport à une certaine orthodoxie idéologique. Chaïman Perelman10 rappelle que les conflits s’énoncent avant tout comme des batailles pour la dénomination où toutes les recettes de l’argumentation sont convoquées aussi bien pour la séduction démagogique que pour la manipulation mensongère. Il a fallu donc inventer les mots pour contrer la manipulation des nouveaux révisionnistes voulant rendre flou le sens des mots pour mieux nier ou relativiser le génocide. Quarante ans auparavant, il avait été absolument nécessaire de créer le mot génocide pour dire la profondeur abyssale des crimes nazis pour les différencier des crimes de masse connus jusque-là. En ce sens, le choix du mot négationnisme a l’avantage sur les autres, car il signale une systématisation d’une négation dans un discours allant au-delà de son usage habituel de la négation dans toutes les langues où elle procède de la fonction logique en cours dans les échanges verbaux.

Le négationnisme ne se fonde ni sur un doute légitime, ni sur une interprétation des textes permettant de réviser une vérité établie, mais sur une manipulation subtile, visant à faire partager au destinataire sa vision du monde hostile aux victimes du génocide. C’est sans doute qu’il faut faire une distinction entre les négationnistes purs et durs et les historiens dont les positions sont ambiguës sur l’Itsembabwoko. Si parfois les écrits de ces écrivains peuvent embrouiller les pistes entre la vérité et la négation, c’est davantage pour des buts idéologiques, politiques ou opportunistes que pour nier intentionnellement le génocide. On peut dire, en radicalisant un peu le propos, que le négationniste vulgaire est aussi dangereux que le jongleur historien qui, manœuvrant habilement par le déploiement des mots équivoques sur la vérité, rend floue la position sur l’Itsembabwoko, comme l’analyse Catherine Coquio dans cet ouvrage au sujet des universitaires français dont la collusion avec le politique n’est pas sans effets.

Le négationnisme dépasse le simple cadre d’un mensonge au sens strict, il n’est pas non plus une provocation, ni une erreur car il procède d’une intention volontairement assumée, comme le note Tom Ndahiro au sujet de Pierre Péan. Le négationnisme attaque frontalement nos certitudes les plus ancrées au point qu’il peut choquer, étonner tant il relève d’un paradoxe que dénonce, à juste titre, Catalina Sagarra, ici-même, à propos des rires diaboliques des juges et des avocats sur le viol d’une rescapée, lorsque l’avocat de la défense a glosé sur la propreté de la victime, au TPIR.

Si le négationnisme semble paradoxal, c’est qu’il n’a pas toujours été là et par ailleurs, s’il persiste, c’est qu’il existe un auditoire fidèle ou potentiel auquel il s’adresse. La différence irréductible entre historiens et négationnistes est de l’ordre de l’argumentation, comme l’analyse en détail Michael Rinn à partir des sites négationnistes sur internet, en situant les stratégies du négationniste loin de celles de l’historien soucieux de découvrir la vérité.

Je doute, donc je vis

Il y a entre le négationniste et l’historien un dialogue de sourds11 car, comme le note Denis Bertrand, « démontrer quelque chose consiste à développer, à partir d’une affirmation initiale admise (je souligne) comme vraie ou probable, un raisonnement déductif qui tend à prouver, par le calcul ou par des opérations logiques, la vérité ou la grande probabilité de sa conclusion »12. Dans la démonstration scientifique que revendique l’historien, la vérité est indépendante des personnes et de leurs croyances, ce qui prime est la cohérence du raisonnement, basé sur des preuves contraignantes : cet accord minimum permet le débat, par exemple, les chambres à gaz sont un fait avéré et à partir de là, l’historien peut analyser d’autres aspects : la provenance des victimes par pays, leur âge, les responsables des camps, etc. Or, la démonstration cède progressivement le pas à l’argumentation chez le négationniste, en partant de l’idée que toute vérité n’est pas rationnellement démontrable, surtout en histoire, il abuse le lecteur par la manipulation trompeuse et des arguments habiles. Il ramène alors le débat sur les valeurs et non sur les faits et met en jeu les personnes et leurs positions. Ainsi, les articles de Philippe Basabose, Eugène Nshimiyimana et Tom Ndahiro notent comment Pierre Péan privilégie la description et le jugement de personnes au lieu de décortiquer les faits, tantôt pour disqualifier sans ménagement celles qui n’interprètent pas les événements de la même façon que lui, tantôt pour louer les militaires français en mission auprès de l’armée du Général Habyarimana. Les négationnistes profitent en général de l’ignorance des journalistes et du public en général et travestissent la vérité. Ils communiquent, délivrent un message, se font les avocats de leur action ou de leur cause, les procureurs de celles de leurs adversaires.

Par ailleurs, le négationnisme procède d’un esprit d’époque, qui commence avec la fin des années soixante-dix, et qui est caractérisé par le doute sur les grandes idéologies ayant marqué le monde depuis Les Lumières. Si le doute engendre chez le chercheur inquiet de la vérité et la volonté d’en savoir plus, comme un historien respectant les règles de la discipline, il conduit chez le négationniste au discours du refus systématique proche du cynique et du nihiliste. Beaucoup d’historiens pensent que cette pensée postmoderniste du monde est dominante en Occident, la démarche déconstructionniste des textes et les idées véhiculées par les études culturelles ont nourri indirectement la démarche révisionniste, qui, pour certains s’est muée en négationnisme une décennie après13.

S’il existe plusieurs postures postmodernes, elles ont cependant toutes en commun la fin de la croyance en de grands récits. Jean-François Lyotard14 note que le progrès de la science a mis fin à la croyance en des métarécits de la modernité, grands récits qui visaient à fournir une explication totalisante de l’histoire et des connaissances. Il rappelle que les deux grands récits qui ont justifié le projet scientifique des Lumières seraient le grand récit de l’émancipation du sujet rationnel d’une part, et d’autre part le grand récit hégélien de l’histoire de l’esprit universel. Chaque grand récit permettait de s’orienter dans le monde puisque les autres récits prenaient sens à partir de lui et justifiaient l’action politique et le sens des luttes sociales. Par exemple, le marxisme expliquait le monde politique et social par la catégorie de la lutte des classes sociales et le matérialisme historique expliquait chaque événement et action humaine. Et la notion de progrès selon laquelle l’être humain s’améliore à chaque moment historique, permettait de penser l’histoire de façon téléologique.

À la suite de Lyotard, Deborah Lipstadt15 note que ce climat intellectuel de doute a conduit à la possibilité du négationnisme, en tant que discours recevable dans l’espace public où il a conduit par ailleurs au débat sur l’éthique et sur la notion de vérité en histoire. Robert Eaglestone16 ajoute que « l’un des éléments essentiels de l’ouvrage [de Lyotard] concerne la vérité historique du moment où, dans la postmodernité, « l’objectivité » a été déclarée comme un mythe. »17 Ce climat général de doute sur les grands récits et de relativisme sur la notion de vérité a créé un seuil d’acceptabilité des énoncés négationnistes dans l’espace public et un destinataire idéal auquel les négationnistes s’adressent : il est désabusé, tiers-mondiste, généralement antisémite ou raciste.

À cela s’ajoute que les négationnistes n’ont pas intérêt à établir la réalité, ni accepter les règles d’établissement et de validation des faits, comme les historiens. Puisque le but du négationniste n’est pas de convaincre que la réalité a eu lieu, et comme il tient un discours différent de celui de l’historien, il est impossible d’obtenir un consensus sur la réalité du génocide entre les deux positions. Le génocide en tant que mal radical, ce trou noir de l’histoire, dont parle Élie Wiesel, peut-il faire sérieusement l’objet de l’histoire ?

Les pièges de l’histoire

On sait que le génocide a toujours posé de sérieux problèmes à la philosophie, à la théologie, mais ce que l’on sait moins c’est que l’histoire elle-même peine à trouver la réponse à la question du génocide. Le génocide pose un problème à l’histoire comme science des faits du passé dans la mesure où cette discipline se base sur le principe fondamental que tout sens de l’événement est révisable à la lumière de nouveaux éléments, alors que dans le cas de l’événement-génocide, le droit interdit d’avoir une interprétation différente sous peine d’être traduit en justice18.

L’histoire du génocide a pour objet le mal en action dont l’historien explique les causes et détermine les raisons du massacre afin de retrouver la trame des décisions et des événements qui ont abouti au génocide. L’histoire se base aussi sur la mise en perspective des faits afin de les relativiser en les situant dans leur contexte pour mieux les rendre objectifs, en évitant de culpabiliser tout un peuple où a sévi un génocide, posture éthique légitime, mais qui ne pose pas moins de problème dans l’établissement de la vérité. Dans la perspective historienne, même le génocide – mal radical – s’explique et se normalise dans un certain sens, avec le risque qu’il peut aussi se banaliser dans les cruautés humaines qui jalonnent l’histoire en faisant du génocide, comme un événement, horrible certes, mais une horreur faisant partie des possibles de l’histoire19. Car la philosophie de l’histoire ne saurait comment intégrer le génocide en tant que mal radical, le mal fait par l’homme dans le but de faire le mal. Par exemple, en faisant massacrer les Batutsi du Rwanda, le gouvernement de Jean Kambanda et les FAR n’avaient aucun bénéfice à tirer des tueries : non seulement le pouvoir leur a échappé, mais en plus, nombre d’entre eux ont été poursuivis par les tribunaux chargés de juger des crimes de génocide des Batutsi. Si, par la perspective historienne, tout génocide a des causes et fait donc partie des possibles dans l’histoire, le « plus jamais ça » des moralistes devient inaudible dans l’oreille de l’historien.

Pour l’Itsembabwoko, il existe trois tendances. Selon la première, les massacres ont résulté de la dictature de l’État rwandais sous l’emprise du Hutu Power qui a embrigadé les Bahutu qui étaient des paysans, hommes d’affaires quelconques et des fonctionnaires prêts à obéir sans discuter. Pour d’autres, ce sont des massacres interethniques au détriment des Batutsi parce que c’était une minorité qui n’avait pas les moyens de se défendre. L’ethnisme devient alors la catégorie expliquant les massacres des paysans sur les autres paysans sous prétexte que les rebelles du FPR en guerre contre le gouvernement de Kigali sont composés en grande majorité par des enfants des réfugiés Batutsi des années soixante20.

Il existe une troisième catégorie sur laquelle je reviendrai en détail vers la fin de ce texte : axé sur l’énoncé du double génocide, et amalgamé au non respect des droits de la personne et la démocratie, ce négationnisme a une visée géostratégique de délégitimer le gouvernement actuel du Rwanda, considéré comme dominé par les Batutsi.

Certains historiens ou sociologues experts au TPIR admettent qu’il y a eu bel et bien génocide, mais s’empressent d’ajouter que ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali. Ils ne tolèrent pas que l’on puisse changer l’histoire de l’Afrique qui, selon eux, s’écrit suivant une logique inébranlable de conflits ethniques ; et nient donc l’organisation des massacres des Batutsi pour sauver la discipline. Ce qu’ils détestent chez Batutsi, c’est de dire qu’ils ont subi un génocide, donc victimes avec un statut spécial, alors que les africanologues considèrent que tous les Africains sont victimes de la dictature de leurs dirigeants. Une telle volonté de défendre la race culmine dans la négation du génocide et dans l’assimilation pure et simple de la victime et du bourreau, chez certains auteurs.

Derrière cette catégorie d’ethnie se développe l’idée qu’il faut démontrer les continuités plus que les ruptures, entre le Rwanda post indépendant où les Batutsi ont été ostracisés et le Rwanda colonial où c’étaient les Bahutu qui l’étaient. Le génocide ne serait que la réponse des élites Bahutu au danger dont elles se sentaient menacées : le retour des réfugiés Batutsi des années soixante et soixante-dix par une sorte de légitime défense. Ces historiens excluent ainsi le rôle décisif joué par l’idéologie du Hutu Power dans la destruction des Batutsi du Rwanda. Certains vont même dire que le Général Habyarimana protégeait les Batutsi contre les extrémistes de son groupe politique21 ! Si le génocide est ramené aux simples dimensions de conflit ethnique qui a dégénéré dans le contexte d’une longue guerre de presque quatre ans, cela sous-entend que les frontières entre victime et bourreau ne sont pas si nettes qu’on le croit.

Les historiens relativisent et les négationnistes effacent l’événement. Des historiens disent que les Bahutu avaient souffert des politiques précoloniales et coloniales, et voulaient combattre l’ennemi à leurs portes, accomplir un acte de vengeance, d’expiation du sang des leurs versé des siècles durant par les Batutsi. Une simple vengeance puisque la guerre faisait peur aux Bahutu dès 1990. Pourquoi alors tuer les Batutsi du Rwanda si la guerre était perdue ? Invoquer la peur ici serait-il pertinent ? Une vision du monde basée sur le modèle clanique supposant que les Batutsi et les Bahutu défendent une même cause familiale, alors que la guerre et les négociations qui s’en étaient suivies étaient basées sur la logique politique du partage du pouvoir entre les partis politiques. Ne serait-il pas plutôt parce qu’ils étaient Batutsi qu’ils ont été tués puisqu’ils ne constituaient pas un danger pour les Bahutu ni pour les paysans ni encore moins pour les élites. Selon les négationnistes, l’extermination des Batutsi pendant la guerre était une réponse collective des Bahutu provoquée par le FPR qui a déclenché l’offensive militaire contre l’État rwandais: on pourrait rétorquer que les paysans Batutsi du Rwanda ne menaçaient nullement le régime puisqu’ils étaient non seulement non armés mais aussi en nombre limité pour faire face à l’armée rwandaise. Cette vision historique demeure le foyer de la fidélité doctrinale à partir de laquelle le génocide des Batutsi est minimisé en évoquant « des victimes qui sont devenues des bourreaux »22. Ce faisant, ils « plient l’histoire à leur conception du monde »23.

Dénégation et mépris

Pour les négationnistes purs et durs, les victimes sont des Bahutu et les victimes batutsi ont inventé le génocide. Pour quel motif ? Comment peut-on imaginer la chose ? « Les Batutsi sont des menteurs » affirme, par exemple, Péan. Il cite même un certain A. Nyetera. Or, ce dernier affirme qu’il est Mututsi, donc il est menteur. Une situation loufoque du paradoxe du menteur (connu sous le nom de paradoxe du Crétois ou paradoxe d’Épiménide) illustre bien le cas de Nyetera et Péan : il s’énonce comme ceci « Tous les Batutsi sont des menteurs ». Soit Nyetera dit vrai, alors il ment (puisque c’est un Mututsi), donc son affirmation est fausse (puisque tous les Batutsi mentent). Comment trouver la vérité dans une telle impasse rhétorique du négationniste ? On est en face de la dénégation oscillant entre la haine et le mépris envers la victime.

Christian Godin24 éclaire ce phénomène lorsqu’il explique que la dénégation renvoie au refus inspiré par l’inconscient que le sujet oppose à la réalité, et décrit cette « négativité d’au-delà la négation, parce que négativité d’en deçà de la raison ». Il donne l’exemple d’une mère dont le fils est mort au combat et qui dresse, à chaque repas, le couvert pour son fils pourtant mort à la guerre. Une telle attitude ne participe ni du doute ni de soupçon. Elle est irrationnelle et ce refus de l’évidence qu’elle manifeste ne participe d’aucune démarche de vérité. Il en va de même des dénégationnistes. Selon Godin, il « existe en effet une forme d’antisémitisme tellement virulent sur le plan psychologique que pour celui qui en est frappé, admettre l’état de victime pour l’ennemi juif est une représentation insupportable »25.

Et Godin souligne qu’un tel négationnisme « pose également un problème déontologique : en abolissant le réel, qui est l’objet premier du dialogue, il supprime la condition du dialogue. Contredire un dénégationniste revient à injecter du sens et du réel là où il n’y en avait plus : on comprend dès lors qu’il n’attende que cela ».26 Toute polémique lui donne de la légitimité, car la controverse présuppose la symétrie, sinon l’égalité des thèses contraires. Le négationnisme n’est pas une thèse mais la suppression de la possibilité de la confrontation des thèses. Le débat historique n’est pas d’un côté l’existence des chambres à gaz – pour la Shoah – et de l’autre leur inexistence ou entre qui a assassiné le Général Habyarimana et le génocide qui a suivi – pour le massacre des Batutsi – mais entre les différentes façons de répondre aux questions des causes et des origines, des modalités et des finalités de ce mal radical. Les négationnistes comme Bagosora ne peuvent admettre dans leur vision que les Batutsi aient été des victimes par le simple fait qu’il y a eu des survivants ou que d’autres Batutsi, qui étaient à l’étranger, puissent habiter le Rwanda. Cela constitue pour lui une preuve de l’inexistence du génocide.

Par ailleurs, le comportement dénégationniste touche en Occident aussi bien la gauche tiers-mondiste que la droite xénophobe. Ici toute analyse du négationnisme doit être précédée d’une mise en garde. Elle traite du mensonge et des manipulations. Celui qui étudie le négationnisme pénètre dans un monde trouble où le vrai et le faux se confondent, où le sens des mots est transformé sinon inversé, où la démonstration logique n’est jamais acceptée par un interlocuteur qui n’a qu’un but : le mépris de la victime. Car la motivation du négationniste semble aller au-delà de la haine de la victime ; celle-ci ne compte pas en fait, ce qui mobilise certains négationnistes, à savoir représenter « la gauche » dans l’espace public, en défendant de façon globale toutes les misères du monde non occidental et celles de l’Afrique en particulier. Ce pouvoir symbolique, comme dirait Pierre Bourdieu27, les mobilise et les fanatise. Leur stratégie rhétorique consiste à reporter sur les Bahutu les mots associés à l’horreur et utilisés à l’époque du génocide des Batutsi. L’État rwandais actuel, désigné comme tutsi, est assimilé à une forme de racisme sur les Bahutu du Congo et du Rwanda, et à une forme d’expansion territoriale.

Une propagande interrompue tend à accoutumer l’opinion que les guerres du Congo sont causées par le Rwanda en prenant soin de gommer les causes historiques qui ont conduit le Rwanda à intervenir plusieurs fois dans ce pays28. Dans une position commune des négationnistes et de la gauche, le drame du Congo se lit comme une résistance à la colonisation, sauf que les Bahutu et les paysans congolais seraient les colonisés et les Batutsi les colonisateurs. Et les ONG, qui pullulent dans la région, agissent comme des missionnaires blancs au temps de l’instauration de l’État indépendant du Congo sous la gouverne de Léopold II, lorsque ces prélats aux robes blanches du Cardinal Lavigerie étaient censés protéger les primitifs contre leurs rois et les esclavagistes arabes !

La misère du monde

Qui sont les négateurs ? Comment est-on passé du génocide à sa négation ? Les plus motivés et les plus fanatiques se recrutent dans la gauche tiers- mondiste à la défense des Bahutu considérés comme des pauvres paysans travaillant la terre. En niant le génocide, les humanitaires, version gauche tiers- mondiste, reviennent à l’horreur quotidienne des guerres et leurs conséquences sur les plus pauvres d’Afrique et accusent les dictatures qui les alimentent ; ils veulent ainsi continuer la révolution du monde, en nouveaux missionnaires pour l’Afrique postcoloniale. Un mélange de civils et de missionnaires qui continuent la même mission civilisatrice par la propagation de la révolution démocratique dans une forme amalgamée de la théologie de la libération et du messianisme humanitariste. On reproche aux Batutsi de revendiquer le statut suprême d’être victimes, alors qu’il y a de nombreuses victimes en Afrique et dans le monde. Associer le Rwanda à Israël pour attirer l’opinion, car en Occident, Israël ne laisse personne indifférent : ou bien on le soutient ou bien le condamne. On vise la gauche internationaliste associant Israël à un État impérialiste qui occupe la Palestine et les pays arabes. C’est le délire ! Un pas est franchi ; en attaquant Israël, le vieux fonds antisémite revient à la surface. Dans ce chassé croisé d’images des Batutsi et des Juifs, la propagande négationniste bat son plein. Et recourir au mot génocide, ce mot décisif, c’est vouloir gagner la bataille du vocabulaire de la guerre ; décrire une guerre en termes de génocide, c’est enlever à ce mot sa signification et priver les victimes de leur droit à la parole ; et si, tous les crimes deviennent génocides, leur égalisation en enlève la spécificité.

« Répété à tout propos, affaibli par son emploi métaphorique, dégradé par ses redites, le terme « génocide » s’exténue et meurt. Cette fatigue du sens facilite le travail aux ouvriers de la négation »29.

La rhétorique négationniste de l’Itsembabwoko use de la même propagande qui a préparé le terreau du génocide. Elle recycle les stéréotypes et les clichés sur les Bahutu et les Batutsi ; elle ajoute de la rumeur du « complot tutsi », sorte de décalque de celui du Juif. Elle procède de la propagande d’extrémistes qui, voulant nier le génocide, disent que les Batutsi sont responsables de la mort des leurs ; il n’y a pas eu de planification par le gouvernement du général Habyarimana. Elle est particulièrement répandue en Occident et vise surtout un objectif politique. Au gouvernement français, par exemple, elle permet de préserver longtemps son influence en redorant l’image de la France, amie de l’Afrique, image ternie justement par la collaboration de ce pays avec un régime génocidaire, comme le note l’article de Catherine Coquio, dans ce dossier.

Outre les manipulations ordinaires, l’usage du complot tutsi nie les massacres des Batutsi par le Hutu Power et ses alliés politiques. Le colonel Théoneste Bagosora30 n’affirme-t-il pas que le génocide des Batutsi est une construction des victimes elles-mêmes ? Et les différents témoins au procès des présumés coupables du génocide des Tutsi sont présentés comme des agents manipulateurs de la DMI (département de renseignements intérieur de Kigali), ou leur faible nombre (et pour cause) comme une preuve du caractère secondaire de l’événement. Cette rumeur se situe donc dans une logique beaucoup plus vaste de la théorie du complot qui interprète des événements comme le résultat de manipulations par une ou plusieurs puissances secrètes ou d’une conspiration31.

La rumeur acquiert une nouvelle signification tout comme est souvent adressée aux gens qui sont déjà bien disposés à l’assimiler comme l’ont noté avec justesse Jean-Paul Gouteux32, Isabelle Gaudin33 ou Patrick de Saint- Exupéry34 en montrant les mécanismes de « désinformation et manipulation sur le génocide rwandais ». Ils ont fait remarquer par exemple que le célèbre quotidien Le Monde est allé jusqu’à publier de fausses informations dans sa livraison du 10 mars 2004 en affirmant d’une part que c’est le Président Paul Kagame du Rwanda, qui, à l’époque du génocide était le chef militaire de la guérilla du FPR, qui a commandité l’assassinat de son prédécesseur, et d’autre part que la boîte noire du Falcon 50 de Habyarimana avait été oubliée pendant près de dix ans au siège de l’ONU, à New York. Or, d’après les résultats de l’enquête diligentée par le secrétaire général de l’ONU et publiés le 7 juin sur le site Internet de l’Organisation, le CRV (Cockpit Voice Recorder) conservé sous clé au Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) n’est pas celui du jet présidentiel. Il ne peut donc pas être considéré comme une pièce à conviction dans l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994. Malgré cela, la rumeur court !

En incriminant le FPR qualifié comme le mouvement des Batutsi responsable de l’attentat contre l’avion du général Habyarimana, on en fait le responsable du génocide et l’on absout indirectement les responsables du génocide. Le sens de la théorie de la conspiration qui va d’ailleurs dans la ligne argumentative des présumés coupables du génocide en prison en attente de leur procès, et qui voudraient que le génocide des Batutsi dont ils sont accusés soit présenté à l’opinion publique internationale comme le résultat de la fureur populaire déclenchée par l’assassinat du Général Habyarimana. Par ailleurs, la reprise de la rumeur, dans les médias, dans les discours politiques ou dans les livres, a une autre visée argumentative : elle consiste à dire que les Batutsi du FPR ont également commis le génocide des Hutu. Toutes les imperfections du Rwanda actuel, tous les délits et les crimes qui s’y commettent sont attribués au FPR dont on fait le pendant du Hutu Power. On parle alors de double génocide, de génocides ou d’extrémismes inverses et symétriques. Interrogé par les journalistes sur le pluriel du mot génocide de la version écrite de son discours, François Mitterrand répondait déjà en 1994 : « Voulez-vous dire que le génocide s’est arrêté avec la victoire des Tutsi ? Je m’interroge aussi. »35

Même s’il n’y a aucune trace d’un second génocide après enquête par les Organisations des droits de l’homme, ceux qui attaquent le FPR laissent planer le soupçon en évoquant l’intelligence supérieure et la fourberie des Batutsi qui leur auraient permis de réaliser le crime sans laisser de trace. Banalement, la rumeur devient ici un argument dans une visée propagandiste. Car une telle rhétorique de la diabolisation du FPR et des Tutsi se situe dans la logique de la part des complices internationaux du génocide des Batutsi. Ils deviennent ainsi d’honnêtes médiateurs entre deux « barbaries », l’une hutu et l’autre tutsi. Cela concerne directement la France, pour sa politique d’aide au régime du Général Habyarimana qui a organisé le génocide, mais aussi l’ONU, coupable d’acceptation passive et de non-assistance aux victimes du génocide qui se commettait en direct devant les télévisions du monde entier36. Tout se passe comme si le génocide des Batutsi commis par le Hutu Power étant avéré, il faudrait rétablir l’équilibre en chargeant les Batutsi du FPR de crimes équivalents. On parle alors de massacres entre Rwandais ou de guerre interethnique. Le négationniste vise ici à obtenir la désapprobation de la part du destinataire sur son évaluation du gouvernement de Kigali après le génocide.

En présentant les Batutsi victimes du génocide sous les traits de leurs bourreaux – le Hutu Power – les négationnistes puisent dans le vaste vivier des stéréotypes en Occident sur l’Afrique, notamment ceux du courant afro-pessimiste où le génocide devient un énième massacre de « nègres qui se bouffent ». Ces écrits négationnistes rejoignent d’autres essais des bien-pensants expliquant que l’Afrique, non seulement est tombée au plus bas, mais surtout qu’elle ne pourra plus s’en remettre, qu’on était en train d’assister à son agonie, comme l’affirme Stephen Smith en 2004 :

« Le présent n’a pas d’avenir en Afrique. Tel était notre point de départ. A l’arrivée, la démonstration a été faite. Elle est écrasante, déprimante, irrécusable. Le continent se meurt »37.

 

Smith enchaîne et établit le diagnostic de la nécrologie africaine :

 

« Pourquoi l’Afrique meurt… C’est désormais la seule question qui reste, l’unique qui importe, vitale pour les Africains, fondamentale pour les autres, du moins ceux qui cherchent toujours à comprendre ce continent, « Ubuland » sans frontières, terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs » . (p. 13)

 

Il va sans dire que dans une telle vision afro-pessimiste, toute organisation, tout parti politique ne fait que préparer ou parachever le « suicide collectif » de l’Afrique (p. 13). Aucune exception. Le FPR et ses dirigeants ne sont autre chose que des « khmers noirs ». Des bourreaux en tous points semblables au Hutu Power, peu importe s’ils ont arrêté le génocide38. Ils ne peuvent pas prétendre au statut de « sauveurs » des rescapés du génocide. Ils sont Africains. Donc barbares comme les autres congénères du continent ! La réussite de ce récit du complot tutsi dépend donc de ce contexte de réception que les journalistes, hommes politiques et écrivains convoquent pour s’adapter aux lieux communs en cours dans la société occidentale sur l’Afrique. La rumeur s’adapte ainsi au lectorat en usant une rhétorique basée sur les lieux communs disponibles dans le vivier collectif des stéréotypes, forme d’énoncés figés et déposés dans le thésaurus du discours social.

Par ailleurs, cette rumeur du complot tutsi se recycle à travers différents courants d’idées en Occident où s’amalgament sur fond de communautarisme et dans une soupe imaginaire fétide, la théorie du complot juif, une dénonciation de l’impérialisme américain, un anticapitalisme primaire et divers registres du négationnisme, réaménagés aux goûts de la gauche actuelle en quête de la nouvelle solidarité internationale. En gros, la stratégie est de dénoncer le « complot tutsi » en l’amalgamant avec le « complot juif », en disant que le génocide a été inventé par les capitalistes américains selon « un plan d’assujettissement et de neutralisation du Congo et de l’Afrique »39. La visée argumentative sert à soutenir des idées qui sont ouvertement pro-nazies en usant de la rumeur du complot tutsi. Une manœuvre rhétorique de diversion, certes. Mais qui n’en atteint pas moins sa cible. Ce courant a des adeptes également en Afrique où certains médias, comme à Kinshasa, utilisent le complot tutsi de la manière du journal Kangura ou la RTLM. Ici le génocide n’est qu’un prétexte inventé par les Américains pour avoir la mainmise sur le Congo par les Tutsi du FPR interposés, comme le note Donatien Banota40 :

 

« Pourquoi ce qui marche au Moyen-Orient ne devrait-il pas s’appliquer ailleurs et notamment en Afrique où le besoin de contrôle et de neutralisation des peuples se fait sentir… ? Créer un Israël et ses Juifs devenait un objectif et un préalable pour le contrôle de l’Afrique ».

 

Selon l’auteur, ce plan nécessitait un génocide que « les États-Unis, prévenants, s’engageaient à fournir cousu main aux Tutsi » (p. 1). Le génocide des Tutsi est un cadeau des Américains aux Tutsi ! D’autres ne parlent-ils pas du génocide comme « fonds de commerce » du gouvernement de Kigali? « On n’est pas l’élu de Dieu gratuitement », continue Banota. Il continue sa thèse de la comparaison de deux complots, juif et tutsi :

 

« Les Hima-Tutsi présentaient quelques similitudes avec les Juifs (le même esprit de caste fermé, la même volonté d’organisation, de discipline et de solidarité…), [...] Tout comme les Juifs sémites, les Hima-Tutsi sont en conflit permanent avec tous leurs voisins. [...] De même, ils ont tendance à essaimer systématiquement dans tous les pays dont ils revendiquent ensuite la nationalité tout en conservant leur allégeance au Rwanda. »41

 

Même si un complot américain pro-tutsi relève plus du fantasme ou de l’intoxication des services de renseignements des pays hostiles au Rwanda, la rumeur continue son chemin. Car les Américains, qui étaient au courant du génocide en cours, ont choisi l’inaction et l’alignement passif sur la politique française, qui soutenait le régime rwandais42. La théorie du complot est dotée d’une capacité à susciter en elle-même, étant donné son caractère singulier, un intérêt chez le lecteur. Le complot tutsi continue d’alimenter les discours des politiques, des journalistes et des africanistes en usant simplement de l’intertextualité avec un autre énoncé circulant déjà dans le discours social : « le complot juif ». La boucle est bouclée. Le complot, devenu simple énoncé évoquant les clichés sur le Juif qu’elle associe au Mututsi peut alors servir des intérêts et des stratégies des courtiers prêts à banaliser et à nier l’indicible du génocide pour que continue la prise en charge de l’Afrique par les bien- pensants de la gauche occidentale en quête de salut international des peuples.

Le négationniste ne cherche pas le fait lui-même puisque pour lui il n’existe pas, mais ce qui, dans la relation au fait, est faux, tronqué ou contradictoire. Il cherche un détail et écarte le génocide comme fait central. Par une rhétorique du renversement dialectique d’un fait isolé pour en faire l’élément central, essentiel pour enfin déclarer avoir découvert la cause principale : l’assassinat du Général Habyarimana.

La cruauté du génocide n’est pas niée, mais elle est englobée dans la vision du monde de l’un des courants, donc balisée. Pour les premiers, ce qui est pensé, c’est la dureté de l’impérialisme américain en Afrique après la guerre froide et pour les seconds, c’est la sauvagerie africaine des tribus ou ethnies qui se bouffent depuis la nuit des temps. Une volonté d’humaniser les tueurs, c’est-à-dire de leur retirer tout privilège maléfique, pour en faire des représentants comme les autres de l’inhumanité de la barbarie primitive africaine. Pour la gauche tiers-mondiste, le monde est divisé comme à la belle époque des révolutions, une partie de ce dernier étant sous la gouverne de l’impérialisme américain.

Au-delà des élucubrations des historiens de gauche ou de droite, certaines ONG font de la notion du double génocide une arme de propagande politique au service du nouvel impérialisme postmoderne43.

Le négationnisme, une arme géostratégique

J’ai déjà montré que les négationnistes se divisent en trois catégories principales ; ceux qui rationalisent les crimes des génocidaires jusqu’à faire de l’Isembabwoko une violence régulière afin de sauver les principes d’une idéologie ou d’une méthodologie – tiers-mondiste ou d’historien africanologue – et ceux qui font du génocide des Batutsi un objet de marchandage politique pour la reconnaissance du supposé génocide des Bahutu. Il faut noter cependant que pour l’Itsembabwoko, il est malaisé de faire la différence entre le négationnisme stricto sensu (dénégation), la défense d’une méthodologie et la manipulation politique, car le plus souvent les trois types peuvent être imbriqués.

Les premiers brouillent l’information tout en prétendant à la recherche de la vérité. Les seconds, surtout Rwandais, s’inscrivent dans une double posture de déni du génocide des Batutsi alors qu’ils se considèrent comme victimes en tant que Bahutu ; ils sont animés d’un vulgaire marchandage politique et psychologique du type : reconnais le massacre des miens, et je reconnais celui des vôtres et nous faisons la paix. Je voudrais insister sur la troisième catégorie pour relever ses mécanismes argumentatifs et ses visées politiques.

Il existe une troisième catégorie, axée essentiellement sur l’idée du double génocide, usant de l’amalgame allant du respect des droits de la personne à la promotion la démocratie ; cette forme de déni s’inscrit dans la nouvelle géopolitique occidentale en Afrique. Pour comprendre ce négationnisme sous forme d’arme géostratégique visant à délégitimer les Batutsi de la sphère politique, il faut remonter aux textes redéfinissant les rapports entre l’Afrique et ce que Robert Cooper appelle le monde postmoderne. Les nouveaux stratèges de l’empire reprochent aux Africains de ne pas avoir la capacité à gérer leurs propres affaires et tenir ainsi leur rôle au sein du système intégré et universel de la mondialisation, pour en garantir l’intégrité et le bon fonctionnement44. La nouvelle diplomatie américaine est encore plus explicite : ce sont alors les autres membres de ce système international qui doivent intervenir pour s’assurer que les lacunes africaines soient corrigées voire évitées. Il est précisé sans ambages que la nouvelle croisade se fera autour de la question des droits de la personne et de la bonne gouvernance45.

Nourri par ce terreau idéologique d’une Afrique incapable de défendre le marché mondialisé et les intérêts de l’empire, dirigée par des dictateurs, le négationnisme, axé sur le double génocide, vise à délégitimer le gouvernement rwandais de sa supériorité morale d’avoir arrêté le génocide et d’avoir reconstruit le pays. De nombreuses ONG écrivent des rapports accablants le Rwanda sur sa gestion de la démocratie et des droits de la personne dans un amalgame rhétorique faisant penser que les autorités rwandaises sont responsables du chaos régnant au Congo Kinshasa. Une telle rhétorique axée sur le génocide commis au Congo sur les Bahutu vise avant tout à faire comprendre au Rwanda que le Congo est une chasse gardée de l’Occident, selon la nouvelle définition du rôle de l’empire postcolonial en Afrique. Ainsi, non seulement le Rwanda, mais aussi toutes les politiques africaines de résolution de conflits sur le Congo sont-ils attaqués par l’empire postmoderne : le conseil de l’UA ou la Conférence Internationale sur les Grands Lacs (ICGL). Tout se passe comme si, pour le Congo, les Africains devaient être écartés des solutions. Sans ce changement de redéfinition géostratégique sur le Congo, il serait impossible de comprendre comment le Rwanda, longtemps considéré par certains pays de l’empire comme partenaire dans la résolution des conflits à l’Est du Congo, en soit maintenant exclu avec violence et menaces pour son économie, par la coupure d’aide économique sans prouver que l’argent reçu a été effectivement utilisé pour soutenir les rébellions au Congo.

Tous les rapports s’appuient sur les nouveaux textes de l’empire postcolonial dont le mot pivot est responsabilité de protéger. La tactique consiste à attaquer le Rwanda sur le double politique et idéologique. Une volonté de stopper net son développement économique, politique et militaire pour le transformer en un état arriéré et obéissant aux nouveaux dictats de l’empire postmoderne. Le support idéologique utilisé pour obtenir un tel changement est la question des droits de la personne. Car la responsabilité de protéger a pour corollaire le droit d’intervenir humanitairement quand l’empire postmoderne le juge nécessaire, pour assurer l’intégrité du processus de mondialisation, et défendre les intérêts de l’empire postmoderne.

Car tout se passe comme si l’Afrique était là pour être prise et administrée selon la nouvelle donne géostratégique de l’Occident. Il existe même un paradoxe pour le cas du Rwanda. D’un côté, l’empire le loue pour le professionnalisme de ses forces armées en mission de la paix au Soudan et dans le monde ainsi que pour ses politiques dans la reconstruction du pays, de l’autre, on le rend responsable du désordre au Congo et on saborde même ses accords de coopération avec le Congo pour résoudre le problème des milices à l’Est du Congo. Tout se passe comme si à chaque pays africain était assigné le rôle à jouer dans le processus de protection des intérêts de l’empire, et que toute initiative émanant de l’Afrique – et du Rwanda – sur le Congo devait être combattue. L’empire ayant décidé que le processus de sécurisation du Congo est confié au Conseil de sécurité de l’ONU. Le tordage de bras entre l’empire et l’Afrique, par le Rwanda interposé, risque de durer encore. Aussi, tous les moyens sont bons, y compris les moins louables, comme le négationnisme axé sur le double génocide. Un double déploiement d’attaques contre le Rwanda se met en place. À l’extérieur, de nombreuses ONG dénoncent le Rwanda devant l’ONU et les pays alliés et demandent la suppression de l’aide internationale et bilatérale avec l’espoir qu’un jour, les Bahutu, considérés comme des victimes, reprennent démocratiquement le pouvoir à Kigali. Des rapports aussi absurdes peuvent donner envie de rire ou de crier de rage. Il reste qu’ils ne tombent pas du ciel ; ils sont la courroie de transmission de nouvelles directives de l’empire postmoderne. Ces ONG, pendant laïques des églises chrétiennes durant la Colonisation, accumulent chaque année de centaines de pages sur le Rwanda pour créer un événement ou réinterpréter celui qui a déjà eu lieu pour accuser le Rwanda.

Une telle rhétorique haineuse, violente, irrationnelle, révèle une chose : au-delà de la négation du génocide, l’Occident a décidé que dorénavant la question du Congo est du ressort de l’Occident et non l’Afrique. Sans tenir compte de cette dimension géostratégique dont les dessous politiques nous échappent, la rhétorique du double génocide depuis les années 2000 ne serait pas compréhensible, puisque plusieurs fois le Rwanda a participé conjointement avec le Congo à la stabilisation de la crise congolaise depuis 1997.

Une telle rhétorique politique de l’empire colonial, rebaptisé postmoderne, se nourrit toujours des mêmes clichés sur l’Afrique pour préparer une action politique. La lutte contre le négationnisme procèdera des débats sur la citoyenneté, en termes de droits de la personne. Ce projet idéologique basé sur les droits et les devoirs de l’individu doit être compris et bien enseigné aux jeunes Rwandais. Il reste à trouver les voies et moyens pour y parvenir. En Occident, le courant nihiliste, cynique, désabusé de la gauche tiers-mondiste est très réceptif au négationnisme ; cela devrait durer plusieurs décennies puisque la déception de la faillite du marxisme a laissé de profondes traces dans le messianisme tiers-mondiste. Désabusée, la gauche doute de tout et se méfie de tout. Il sévit alors des groupes d’intérêts, comme les ONG internationales, dont le slogan est la misère du monde, et surtout de l’Afrique : les générations d’Occidentaux sur l’Afrique se divisent en trois catégories : ceux qui ont vu les images du Biafra dans les années soixante, ceux qui ont vu les images d’Éthiopie dans les années quatre-vingt et ceux qui ont vu les images du Rwanda, en 1994. Il est donc difficile d’effacer de la rétine des Occidentaux ces images d’une Afrique figée dans sa misère. Pour les groupes d’intérêt, tout discours qui s’écarte de cette image figée de la misère et la pauvreté extrêmes de l’Afrique, comme le génocide, est combattu avec véhémence. Tout d’abord, par les antisémites qui compareront, contre toute logique, le Rwanda avec Israël pour l’accuser d’envahir les pays voisins.

Y a-t-il une note d’espoir dans ce tableau sombre du négationnisme ? L’Afrique de 2013 n’est pas celle de 1994. Celle-ci sortait en désordre de la confusion des idées durant la guerre froide. Les conséquences de cette période sont énormes. L’Afrique accède à l’indépendance pour s’engouffrer dans les rivalités soutenues et entêtées entre les systèmes capitaliste et socialiste, dirigées par les États-Unis et l’Union soviétique pour faire valoir leurs intérêts respectifs en Afrique. Le projet d’indépendance africaine fut détourné des idéaux par l’instauration d’un système néocolonial, comme au Rwanda où le Parmehutu, parti raciste, est mis au pouvoir par la Tutelle belge46 et dont on a vu le rôle dans la préparation du terreau du génocide. Il faut liquider complètement ce passé afin de prendre pleinement la mesure du négationnisme de l’Itsembabwoko. Tout le pays en porte les stigmates. Durant la guerre froide, les Rwandais en ont payé les frais par les massacres des années soixante et soixante-dix, sans que le régime de Kayibanda ne soit condamné. Au niveau africain, le principe de non- intervention dans les affaires intérieures des autres états africains, gravé dans la charte de l’Organisation de l’Unité Africaine, a permis aux dirigeants du continent de commettre des violations des droits de l’homme sans qu’aucun pays ne lève le doigt. Qu’on se rappelle de la tragédie des Batutsi au Rwanda, de 1959 à 1973 ou le massacre des élites Bahutu du Burundi, en 1972.47

Il est vrai que la virulence du négationnisme, surtout dans sa version propagande de la nouvelle géopolitique occidentale au Congo, constitue une sérieuse menace : elle vise à déstabiliser l’indépendance du Rwanda par la délégitimation de ses dirigeants, désignés comme Batutsi et dictateurs. Cependant, il est possible d’y faire face puisque l’époque ne permet pas une politique d’exclusion pouvant mener encore au génocide. Car les Rwandais ont les moyens d’enraciner la démocratie dans leur pays, protéger les droits de la personne et renforcer les mécanismes de la bonne gouvernance, c’est-à-dire servir l’intérêt des citoyens. Car l’empire postmoderne ne contrôle pas tous les rouages de la société : le poids des médias, des groupes d’intérêt et des pays y est fort appréciable. Une telle vision postmoderne de l’empire accorde plus de valeur à l’individu plutôt qu’au nationalisme et à l’ethnisme caractéristiques des idéologies de la haine qui peuvent mener au génocide.

Sur le plan politique, il y a de la place pour une diplomatie susceptible de mettre de l’avant la nocivité de ces discours de la haine dans une société qui se remet lentement du génocide. Le dialogue sur ces enjeux se fait, non seulement avec les pays mais aussi avec de nombreuses ONG internationales dont le poids dans l’opinion publique en Occident est considérable. À l’intérieur, il importe de maintenir et si possible de démultiplier les débats sur la place de l’individu, ses droits et ses devoirs dans la cité pour contrer les vestiges de l’idéologie parmehutu en insistant sur la notion de rwandité48 ou de renaissance de la nation rwandaise49. Par ailleurs, l’empire postmoderne préconise l’approche multilatérale entre les États et les régions. Cela demande au Rwanda de renforcer la cohésion régionale, notamment dans les institutions existantes : la Communauté de l’Afrique de l’Est, dont l’objectif ultime est de créer un État fédéré et la CEPGL.

Comprendre le fonctionnement de la propagande négationniste et ses visées politiques est un devoir pour ceux qui ont la responsabilité de gouverner les peuples et pour les chercheurs. Il faut commencer par rappeler que le nouvel empire occidental s’est habillé de nouveaux habits pour intervenir en Afrique, surtout à partir des années 2000, en affirmant qu’il vient pour les bienfaits de la démocratie, de la bonne gouvernance, de la paix et pour protéger les vies qui auraient sans lui été massacrées par les gouvernements africains. La visée est la délégitimation des autorités africaines en général et rwandaises en particulier. Et c’est ainsi que s’est produit la supercherie : l’Occident des maîtres coloniaux, néocoloniaux ou impérialistes réapparaît comme le meilleur des vrais amis des peuples africains. Jomo Kenyataa avait déjà noté une telle supercherie, lorsqu’il disait que quand les Blancs sont arrivés au Kenya, ils avaient la Bible et les Kényans les terres ; ils ont appris aux Kényans à prier les yeux fermés et en les ouvrant les Blancs avaient les terres et les Kényans la Bible. Cela exige de comprendre les vrais intérêts des peuples afin d’empêcher les loups habillés en agneaux d’entrer dans la bergerie. Apprendre à analyser le discours négationniste, c’est savoir distinguer les clichés et fausses représentations dont l’Afrique fait l’objet dans les textes et médias en Occident et redéfinir ce qui est bien pour l’Afrique, par les Africains. Cela demande des réflexions constantes et critiques sur les questions de développement de l’Afrique, la démocratie et l’autodétermination dans ce monde postmoderne ou mondialisé, et en mettant l’accent sur l’importance de l’éducation et de la recherche pour relever les défis redoutables du nouveau siècle.

Analyser les rapports entre le négationnisme et la démarche politique et historiographique aura été l’occasion pour chaque auteur de cet ouvrage de s’interroger sur la validité des études actuelles sur le négationnisme de l’Itsembabwoko. Quels sont, d’une part, les rapports entre l’histoire et le négationnisme, et les rapports entre le négationnisme et la propagande politique, d’autre part. Autant de questions que chacun d’entre nous s’est posées, tentant de déplacer le débat sur le négationnisme entre l’obsession de l’opposition mensonge/vérité et la stratégie négationniste de la communication. Pour faire face à une telle entreprise communicationnelle du déni, il faut comprendre que le négationnisme de l’Itsembabwoko n’est pas un mensonge sur l’histoire du génocide ; c’est une déclaration de haine et de mépris contre les Africains et les Banyarwanda de façon générale et une volonté de détruire les Batutsi en particulier.


 

Notes

1. Alain Finkielkraut, 1982, L’avenir d’une négation. Réflexions sur la question du génocide, Paris, Seuil, p. 19.

2. Hannah Arendt, 1972, Le système totalitaire, Paris, Gallimard, p. 217.

3. Cf. Victor Klemperer, 1996, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue. Paris: Albin Michel ; Steiner, 1967, Langage et silence, Paris, Seuil, coll. 10/18. ; Josias Semujanga, 2012, « Quand l’humanitaire serre la main du diable ou l’indicible de l’Itsembabwoko », La nuit rwandaise, n°6, pp. 275-310.

4. Il faudra revenir à ce débat, et se demander si l’État devait légiférer et autoriser un mot pour désigner le génocide des Batutsi, il faudrait nécessairement soit choisir parmi les deux plus populaires et par ailleurs suffisamment précis – jenoside ou itsembabwoko – soit en inventer un autre, en kinyarwanda, en puisant dans la langue les mots existants désignant la Catastrophe absolue. Une autre possibilité serait d’utiliser le terme kirundi ihonnyabwoko dont le sens est le même qu’en kinyarwanda, mais moins attesté dans le langage courant actuellement en kinyarwanda. Il a la précision de la disparition totale d’un groupe humain ou de la descendance d’un individu. De préférence, j’utilise le terme Itsembabwoko parce que terme est kinyarwanda – il permet à la culture d’inscrire la mémoire du génocide dans la langue – et il est très connu par le public au Rwanda.

5. Denis Bertrand, 1999, Parler pour convaincre, Paris, Gallimard. p. 8.

6. Jean Hatzfeld, 2003, Une saison de machettes, Paris, Seuil.

7. Alain Finkielkrault, 1982, op. cit. p. 20.

8. Christian Godin, 2000, Négationnisme et totalitarisme, Paris, Éditions Pleins Feux, p. 8.

9. Henry Rousso, 1987, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Seuil, Points Histoire ; Deborah Lipstadt, 1994, Denying the Holocaust : The Growing Assault on Truth and Memory, London, Pinguins.

10. Chaïman Pereleman, 1977, L’empire rhétorique, Paris, Vrin.

11. Marc Angenot, 2008, Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique, Paris, Mille et une nuits, coll. « Essais ».

12. Denis Bertrand, 1999, Parler pour convaincre, op. cit, p. 14.

13. Robert Eagledstone, 2001, Postmodernism and Holocaust Denial, Cambrige, Icon Books Ltd. 14. Jean-François Lyotard, 1979, La condition postmoderne. Rapport sur le savoir, Paris, Minuit.

15. Deborah Lipstadt, 1994, Denying the Holocaust : The Growing Assault on Truth and Memory, op. cit.

16. Robert Eagledstone, 2001, op. cit, p. 54.

17. Texte original : « However, one of the key parts of the book is about precisely how, in post- modernity, after ‘objectivity’ has been revealed to be a comforting myth, facts and events in the past can be found to be truly represented ».

18. Marc Nichanian, 2006, La perversion historiographique. Une réflexion arménienne, Paris, Lignes ; Josias Semujanga, 1998, Récits fondateurs du drame rwandais. Discours social, idéologies et stéréotypes, Paris, L’Harmattan.

19. Il existe de nombreux historiens qui ne distinguent pas le génocide juif des autres massacres de masse, depuis la Grèce antique jusqu’aux massacres contemporains en passant par l’Esclavagisme et les massacres des Indiens des Amériques, dont Frank Chalk et Jonnassohn sur la sociologie des génocides (1990) The History and Sociology of Genocide, New Haven & London, Yale University Press.

20. La plupart de ces universitaires développent une thèse selon laquelle les Bahutu rwandais n’étaient pas capables d’organiser un génocide sans que l’on puisse vraiment dire que ce sont des négationnistes ; ils sont convaincus que les Africains s’entretuent pour cause de leur simple différence ethnique. Cf. Jean-Claude Willame, 1995, Aux sources de l’hécatombe rwandaise, Bruxelles/Paris, Cahiers Africains/L’Harmattan. ou André Guichaoua.

21. Filip Reyntjens, 1994, L’Afrique des grands lacs en crise, Paris, Karthala.

22. Mahmood Mamdani, 2002, When Victims Become Killers, Princeton University Press.

23. Alain Finkielkraut, 1982, op cit., p. 53.

24. Christian Godin, 2000, Négationnisme et totalitarisme, Paris, Éditions Pleins Feux.

25. Idem. p. 10.

26. Ibid.

27. Pierre Bourdieu, 1979, La distinction : critique sociale du jugement, Éditions de Minuit. 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.

28. Il convient de rappeler qu’à deux reprises le Rwanda est intervenu au Congo en accord avec les Congolais, qu’il s’agisse de la rébellion qui a chassé le Maréchal Mobutu et dirigée par Laurent Kabila, en 1997, et de l’Opération conjointe entre les deux pays, en 2009. De la guerre menée par le Rwanda et l’Ouganda contre le Congo, de 1998 à 2002, a résulté des désaccords entre Laurent Kabila et ses parrains rwandais et ougandais; elle s’est soldée par les Accords de paix de Sunset, en Afrique du Sud.

29. Finkielkrault, 1982, op. cit., p. 143.

30. Ce bourreau de Kigali dira tantôt que les Batutsi ne sont pas morts parce qu’on en trouve encore à Kigali ou, plus cynique encore, il demandera à ses juges que l’on amène les Tutsi qu’il a tués pour qu’ils se présentent à la barre et témoignent contre lui devant la justice. Sur le personnage, voir le livre de Roméo Dallaire (2003) qui le qualifie de « diable » et qui en fait une description digne du titre du livre.

31. Fréderic Charpier, 2005, L’obsession du complot, Paris, Bourin Éditeur, coll. « Document »

32. Jean-Paul Gouteux 1999, « Le Monde », un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Paris, L’Esprit frappeur ; 2002, La nuit rwandaise : l’implication française dans le dernier génocide du siècle, Paris, L’Esprit frappeur.

33. Isabelle Gaudin, 1996, Les crises rwandaises depuis 1959 vues à travers La Croix, L’Humanité et Le Monde, mémoire de maîtrise en Histoire, Université Paris I Panthéon- Sorbonne.

34. Patrick de Saint-Exupéry, 2004, L’inavouable. La France au Rwanda, Paris, Les arènes.

35. Cité par Jean-Paul Gouteux dans La nuit rwandaise, 2002, op. cit. p.334.

36. Roméo Dallaire, 2003, J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanitaire au Rwanda, Montréal, Libre expression.

37. Stephen Smith, 2004, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Paris, Calman-Levy.

38. Parmi les auteurs les plus perspicaces de la diffusion de ce complot tutsi, on peut citer Charles Onana (2002) et Pierre Péan (2005) dont le propos est de rendre les Batutsi responsables de l’assassinat du Général Habyarimana après avoir subtilement suggéré que cet attentat est à l’origine du génocide des Batutsi. On est en face de la diffusion d’une rumeur usant d’un sophisme. Ces textes et de nombreux autres sont de véritables manuels virtuels sur l’utilisation de la propagande diffusant un raisonnement pour le moins étrange : les Batutsi sont responsables du génocide qui les a visés. Il ne serait pas faux de penser qu’ils sont employés explicitement pour la propagande quand on voit les moyens utilisés pour en faire la promotion. Certains auteurs n’écartent pas l’idée que de tels récits sont secrètement commandés par les services secrets français (P. de Saint-Exupéry, 2004 op. cit. ; JP. Gouteux, 1999, op. cit.).

39. À de nombreuses reprises le journal de l’association la Nouvelle Solidarité, Executive Intelligence Rewiew (www.larouchepub/eirtoc/), publie des articles sur ce thème.

40. Donatien Banota, 2000, « Génocide tutsi de 1994 : élément central du plan d’asservissement du Congo », Demain le Congo, Kinshasa, le 4 juin 2000, p.1.

41. Idem.

42. Cette stratégie est maintenant établie grâce aux efforts d’un organisme de recherche indépendant, la National Security Archive, qui a publié sur internet, en août 2001, seize documents déclassifiés consultables sur le site www.gwu.edu/~nsarchiv/.

43. Robert Cooper, 2004, La fracture des nations. Ordre et chaos au XXIe siècle, Paris, Denoël.

44. Dans Rethinking Africa’s Globalization (2003), Paul Zeleza Tiyambe note que les termes de crise et de marginalité concernant l’Afrique sont si profondément ancrés dans l’imaginaire occidental qu’ils ouvrent à toutes les idéologies : à droite, ils évoquent un vœu de disparition d’un continent vu comme infréquentable pour l’humanité alors qu’à gauche ils ravivent les sympathies pour les opprimés.

45. Dans un rapport dont le titre est assez éloquent, le Conseil pour les relations extérieures américaines – [Council on Foreign Relations], 2005, More Than Humanitarianism: A Strategic Approach Toward Africa – précise que la nouvelle conquête de l’Afrique se fera à partir de l’idéologie humanitariste. Ce rapport fait suite aux travaux de l’école de Londres sur le rôle de l’État postmoderne dans le monde et en Afrique en particulier. Robert Cooper (2004) rappelle que la fin de la guerre froide correspond à la fin des systèmes politiques de ces trois derniers siècles en Europe, l’équilibre des forces et l’empire. Le monde ne constitue donc plus un seul et même système politique. Les États-Unis décident de considérer l’Afrique comme une région d’importance et d’intérêt géostratégiques, contrairement à ce qui se passait au début des années 1990, lorsqu’ils quittent la Somalie et abandonnent les Batutsi du Rwanda à leurs bourreaux. L’Amérique entend promouvoir la démocratie, récompenser les pays qui donnent corps à ses idéaux et punir ceux qui s’y opposent. L’Amérique connaît une dépendance croissante à l’égard de l’Afrique, pour l’importation de pétrole brut ; elle influencera la gouvernance et la stabilité à long terme pour une meilleure poursuite de l’approvisionnement en pétrole africain. Cela, d’autant plus que la compétition pour l’accès au pétrole et aux autres ressources naturelles africaines avec la Chine et l’Inde est croissante.

46. Jean-Paul Harroy, 1985, Rwanda. Souvenirs d’un compagnon de la marche du Rwanda vers la démocratie et l’indépendance. Bruxelles/Paris, Hayez/ Académie des Sciences d’Outre-mer ; Guy Logiest, 1988, Mission au Rwanda, Bruxelles, Didier Hatier.

47. Jean-Pierre Chrétien & Jean-François Dupaquier, 2007, Burundi 1972 : Au bord des génocides, éditions Karthala.

48. Anastase Shyaka, 2003, Conflits en Afrique des Grands Lacs et Esquisse de leur Résolution, Varsovie, Ed. Académiques « Dialog ».

49. Félicien Ngango que « ce qui était ethnique est devenu ethnisme. … mal posé», Dialogue, no 170, septembre-octobre 1993, pp. 8-18.
Dans le débat opposant Donat Murego du Hutu Power à Félicien Ngango du Parti social démocrate, le premier affirmant que l’unité nationale n’aurait jamais existé au Rwanda, et le second lui répliqua que si même elle n’aurait pas existé, en tant que leaders politiques et citoyens, ils avaient la responsabilité de la fonder. Même si Ngango a payé de sa vie pour la défense des droits pour chaque Munyarwanda, ses idées libérales restent un modèle de réflexion pour lutter contre l’idéologie de la suprématie hutu du Hutu Power. Il faut rappeler que les deux leaders étaient tous les deux Bahutu.

Conclusion de Jean-Luc Galabert

Non reconnaissance, négation, déni du génocide
Faire la part des choses pour faire face au négationnisme

« Il y a une interrogation primordiale qui doit porter sur la valeur même des mots que nous prononçons. Il s’agit de savoir si notre langage est mensonge ou vérité. La question [...] est de savoir “si les mots ont une chair ou s’ils ne sont que des coques vides, s’ils recouvrent une réalité plus profonde ou s’ils ne sont que poursuite du vent. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde car le mensonge est justement la grande misère humaine, c’est pourquoi la grande tâche humaine correspondante sera de ne pas servir le mensonge”. »
Albert Camus 1

« On ne s’aventure pas sur les chemins d’un monde déboussolé sans une boussole qui fonctionne. On ne se repère pas dans une tradition brisée avec des critères et des concepts qui ne sont plus que des coquilles vides. On n’agit pas sans risque d’inhumanité dans un monde où les idées occultent les événements et la compréhension que l’on peut en avoir. On ne construit pas un monde humain sans espaces de liberté. Quels que soient les trésors perdus – ceux qui précisément ont permis à certains “d’aller nus” sans ces masques qui nous cachent à nous- mêmes et aux autres – nous avons à chercher ces références à partir desquelles nous pouvons continuer à marcher dans un monde où la “désolation” menace encore la transmission possible d’une certaine compréhension de notre existence et de notre histoire. »
Claire Ambroselli2

Les textes rassemblés dans cet ouvrage le démontrent, la négation est au cœur des discours qui précèdent, accompagnent et succèdent au génocide. Dans son essence, ce crime procède d’ailleurs d’un déni fondateur : ce qui est initialement refusé par ses concepteurs et ses entrepreneurs, c’est la pleine humanité d’un groupe. De ce déni premier découle, selon une logique délétère, la négation de son droit à l’existence.

Dans la Turquie du début du vingtième siècle, dans l’Allemagne des années trente et dans le Rwanda des années soixante, le processus génocidaire a commencé par un acte similaire : le déni de citoyenneté des Arméniens, des Juifs, des Tsiganes, des Tutsi. Un groupe est stigmatisé comme étranger à la nation, la pureté du corps national exige qu’on s’en préserve et la logique politique du statut d’extranéité conduit par son inertie propre au projet de s’en séparer. Cette séparation, au gré des objectifs et des stratégies politiques de ses promoteurs, prend différentes formes : la relégation aux marges de la société, l’éviction du territoire national et l’élimination pure et simple.

Avant le génocide

La négation revêt la forme de la dissimulation : la préparation effective de l’extermination est secrète. Mais dans un apparent paradoxe, le silence sur la planification du crime génocidaire va de pair avec le vacarme de sa propagande distillée puis martelée en doctes exposés, en diatribes politiciennes, en tribunes médiatiques, en slogans, chansons, plaisanteries, caricatures, anathèmes, propos et insultes ordinaires...3 L’intention génocidaire apparaît ainsi rétrospectivement patente. Le « problème » posé par le groupe érigé en bouc émissaire et la nécessité d’y apporter une « solution définitive » forment l’antienne qui structure les débats politiques. Mais l’omniprésence de ce thème semble être perçu majoritairement comme une simple figure de discours de circonstance et non comme l’auto-prophétie de sa réalisation.

La négation du génocide programmé se manifeste ainsi, parallèlement à sa propagande, par la surdité à la musique de l’intention criminelle, par la non-reconnaissance des signes du processus en cours. Lorsque ces indices sont identifiés, survient le refus d’en tirer et d’en assumer les conséquences diplomatiques, politiques et juridiques.

Au Rwanda, avant l’acmé exterminatrice de 1994, la négation du processus politique en cours a notamment pris la forme de l’occultation des mesures de relégation et des persécutions et de l’effacement de la mémoire collective des massacres de Tutsi. Il reste peu de témoignages des rescapés des années soixante. Les travestissements idéologiques alors cultivés considérèrent les vies perdues à cette période inaugurale comme le prix inévitable, sinon nécessaire, du renversement d’un régime présenté comme « féodal » au profit d’une « Révolution sociale ». Au sein des familles des victimes, ces premières exactions passèrent pudiquement à la postérité sous le nom de Muyaga, « le vent ».

Le massacre de huit mille Tutsi à Byumba en 1961 fut oublié. La déportation de dizaines de milliers de familles hors des frontières rwandaises ou vers la région insalubre du Bugesera ne fit pas scandale. Le discours de 1964 de Kayibanda prophétisant « la fin précipitée de la race tutsi » en cas de tentative de retour armé des exilés fut pris pour une posture discursive sans conséquence ; il concluait pourtant son allocution par la question « qui est génocide ? »4 introduisant ce terme dans le vocabulaire politique local et reportant par avance la responsabilité de l’extermination sur les exilés eux- mêmes. L’extermination de quelques 20000 Tutsi à Gikongoro, Cyanika, Kaduha, Bufundu, fin 1963 et début 1964, fut qualifiée de « génocide » par Bertrand Russell dans les colonnes du journal Le Monde, et par les chroniqueurs de Radio Vatican en février 1964 ; L’Osservatore Romano et Témoignages Chrétiens manifestèrent également leur indignation, mais cet événement sans précédent au Rwanda disparut bientôt de la mémoire journalistique et diplomatique. Les massacres du Bugesera en 1967 ne sont pas non plus passés à la postérité. Les chasses aux Tutsi de 1973 furent un temps mises en lumière, mais ce fut pour mieux saluer la prise de pouvoir du général Habyarimana et ériger ce dernier en sauveur de l’unité nationale rwandaise. Les massacres de Kibilira en 1990, ceux du Bugesera en 1992, l’extermination des Bagogwe de Ruhengeri en 1993 et les tueries de Bahima5 à la même période furent consignés dans le Rapport final de la commission internationale d’enquête sur les violations des droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990.6 La conclusion des rapporteurs stipulait explicitement que les crimes qu’ils avaient constatés pouvaient relever de la qualification de génocide.7 D’aucuns se souviennent de l’émotion de Jean Carbonare, le 24 janvier 1993, de retour de cette mission d’enquête, lançant au journal de 20 heures d’une chaîne télévisée publique française une alerte quant au risque de génocide au Rwanda ; cet appel à la conscience prenait le relais d’un article d’une lucidité rétrospectivement sidérante de Jean-François Dupaquier dans les colonnes de l’hebdomadaire L’évènement du jeudi l’année précédente.8

Pour parcimonieuses qu’elles fussent, les informations alertant sur le risque de génocide au Rwanda existaient et le déni du risque de recrudescence génocidaire avait pour nom avant 1994 : « refus de voir et d’entendre ». Cette forme de déni fait résonner de manière singulière une exergue de Sven Lindqvist :

« Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences. »9

A ce manque de courage commun, s’est superposé le cynisme des raisons d’État. Les échanges des chancelleries avec leurs autorités de tutelle montrent que la conscience du risque de génocide, au sein des représentations diplomatiques, s’accompagnait du refus de reconnaître publiquement ce risque et d’assumer les conséquences éthiques et politiques d’une telle reconnaissance.

Pendant le génocide

La négation s’actualise en démenti de la réalité de la perpétration du crime par ses auteurs. Elle travestit l’extermination en la parant des oripeaux d’une légitime colère populaire, et en inversant les rôles du bourreau et de la victime.

A l’extérieur des frontières du crime, la négation se manifeste en refus délibéré des responsables politiques influant au sein de la communauté internationale de qualifier aussi longtemps qu’il leur est possible ce qui se passe par son nom, pour ne pas faire jouer la convention de Genève contraignant les États à intervenir dès lors qu’un génocide est reconnu avoir lieu.

À de rares exceptions près, dans les médias, le déni du génocide prend la forme, non du refus de « couvrir l’évènement », mais celle de l’absence de mots et d’interprétations justes pour permettre d’en décrypter la nature. Aucun éditorial et presque aucun article de presse ne mentionnent conjointement et sans équivoque quelle est l’intention du crime, qui sont les victimes désignées et qui sont les criminels. L’inflation médiatique a pour effet paradoxal de rendre incompréhensible la nature du crime en cours. Si d’ordinaire, il existe une marge considérable entre l’information et la connaissance, ici l’absence de clés de lecture pertinentes et la diffusion, consciente ou stupide, de grilles d’interprétation parasites rendaient quasi impossible de s’interroger plus avant et de tirer les conséquences éthiques et politiques qui s’imposaient en temps voulu.

Après le génocide

Les assassins nient naturellement leurs crimes. Les idéologues du génocide, leurs séides et autres relais de leur propagande dénient la nature-même du crime accompli. À ce moment-là, l’enjeu communicationnel porte sur la qualification des crimes commis d’avril à juillet 1994. La reconnaissance de la réalité du génocide, finalement concédée par la communauté internationale, est aussitôt contestée par les donneurs d’ordre du crime des crimes.

Avec la création du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) institué par les Nations Unies, la juridiction ad hoc établie à Arusha devient l’épicentre des discours négationnistes. La contestation de la perpétration même du génocide, et le déni de l’existence d’une entente préalable en vue de le commettre dominent les débats. Cette stratégie est choisie par la défense des présumés génocidaires pour des fins confondantes. Ce n’est qu’après dix ans d’existence, en date du 16 juin 2006, que le TPIR entérinera définitivement le fait que le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi est un fait de notoriété publique et qu’en conséquence il n’y aura plus désormais dans les procès, de débat sur l’existence du génocide des Tutsi.10 Cette décision de la chambre d’appel est d’une telle importance dans la lutte contre le négationnisme qu’il nous apparaît utile d’en rapporter la lettre :

« Nul ne peut valablement contester qu’il y ait eu en 1994 une campagne de massacres visant à détruire l’ensemble ou au moins une très grande fraction de la population tutsie du Rwanda [...] Cette campagne a été couronnée de succès dans une mesure épouvantable : on ne connaîtra peut-être jamais le nombre exact des victimes, mais l’immense majorité des membres du groupe tutsi ont été tués et de nombreux autres ont été violés ou ont de toute autre manière subi des atteintes à leur intégrité physique ou mentale. Ces faits fondamentaux étaient largement connus, même à l’époque de la création du Tribunal. En effet, les rapports indiquant qu’un génocide s’était produit au Rwanda figurent parmi les éléments essentiels qui ont motivé sa création, comme il ressort de la résolution du Conseil de sécurité créant le Tribunal et même du nom de celui-ci. [...] Les jugements et arrêts produits dans ces circonstances confirment tous et sans hésitation qu’un génocide s’est produit au Rwanda (même s’ils diffèrent sur la responsabilité des divers accusés). [...] Au stade actuel, il n’est pas nécessaire que le Tribunal exige des preuves supplémentaires. Le génocide rwandais est un fait qui s’inscrit dans l’histoire du monde, un fait aussi certain que n’importe quel autre. C’est un exemple classique de « faits de notoriété publique ».

Il n’y a pas lieu de s’étonner que des criminels nient leurs responsabilités. Une particularité du crime génocidaire semble même être de ne produire aucun repenti [sinon exceptionnellement]. Le plaidoyer de culpabilité d’un Jean Kambanda est une posture stratégique pour obtenir une remise de peine. L’analyse du phénomène négationniste doit tenir compte de ce fait. La remarque de Georges Bensoussan à propos des assassins après la Shoah est à cet égard tout à fait transposable aux génocideurs de Tutsi après l’Ishyano11 de 1994 :

« Si bien peu d’assassins ont reconnu leurs actes, ce n’est pas là seulement classique volonté de négation, c’est surtout qu’à leurs yeux ce passé n’est pas criminel. L’assassinat massif du peuple juif a fini par participer d’une certaine normalité. »12

La posture des assassins a sa propre logique, leur déni grossier aurait pu être sans importance s’il était resté confiné dans le cercle restreint des présumés criminels, de leur avocats et de leur proches partisans. Mais, comme le démontrent les contributions de cet ouvrage, la réitération lancinante et inlassable du déni du génocide sous un large spectre de formes, des plus grossières aux plus subtiles a trouvé des relais complaisants, naïfs ou des complicités intéressées dans les milieux les plus divers : associations religieuses, organes de presse étrangère, diplomates et politiciens notamment français, organisations dites de défense des droits de l’homme, ONG...

Le présent livre se propose comme une des réponses nécessaires pour faire face à l’activisme des nouveaux assassins de la mémoire.

Faire face au négationnisme

Ubwenge bw’umwe bupfa ubusa « L’intelligence d’un seul est inutile »

énonce un adage rwandais. Face aux manifestations multiples d’un phénomène délétère, mobiliser et mettre en « raisonnance » les intelligences était à nos yeux un préalable pour circonscrire et déconstruire ce sale objet dont le mot négationnisme signale l’existence, pour en comprendre les différentes facettes et les ressorts de son efficacité.

Distinctes dans leurs modalités et leur temporalité, les différentes formes de négation ou de déni du génocide sont liées entre elles dans une dialectique délétère. On ne peut malheureusement que faire le constat de la redoutable efficacité de cette dialectique du mensonge, du retournement des responsabilités criminelles, et de la dénaturation des faits.

La remarque des auteurs du livre Les Médias du génocide, à propos des discours qui ont conditionné la population jusqu’à rendre possible l’irréparable reste d’une cruelle pertinence vis-à-vis de la propagande qui s’est répandue, de l’immédiat après génocide jusqu’aujourd’hui :

« S’il est une chose dont l’analyse des textes que nous présentons dans cet ouvrage nous a persuadés, c’est de la virulence de la stratégie de désinformation et de mise en condition de la population. Elle est aussi élaborée et aussi effrayante que l’organisation même des tueries qu’elle a pour mission de justifier tout en les masquant. Les mensonges s’y emboîtent de façon particulièrement perverse et brouillent la réalité de manière apparemment désespérante ».13

Reprenant l’analyse de Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Chrétien souligne ailleurs que « le négationnisme ne consiste pas à nier qu’il y ait eu des morts dans une crise majeure, mais d’abord à relativiser ou minimiser leur nombre et à diluer la perpétration de ce crime de masse dans un jeu de circonstances successives et aléatoires, et même à en attribuer la responsabilité aux victimes elles-mêmes ainsi qu’aux rescapés, coupables, selon une vision téléologique de l’histoire, d’avoir échappé à la mort pour mieux profiter des tueries qu’ils auraient eux-mêmes déclenchées. »14

Les motivations particulières des artisans et relais des thèses négationnistes peuvent être diverses : défense devant les tribunaux des criminels, restauration d’une honorabilité perdue, reconquête du pouvoir, déni de ses responsabilités, expression d’un racisme crasse... Toutes participent, in fine, au maintien d’une réalité discursive qui vise à imposer de manière totalitaire les termes et les règles du débat historique, mémoriel et politique.

Au-delà des multiples masques qu’a emprunté successivement la littérature grise du conditionnement au génocide et celle de la négation du crime accompli, on ne peut qu’être frappé par la constance des procédés rhétoriques et l’homologie de leurs finalités. Des uns aux autres, l’objectif reste toujours identique : préserver les prémisses du paradigme ethniste de l’appréhension de l’histoire et du présent.

Cette finalité transversale a elle-même pour fonction :

- de manière extrême, de justifier le génocide tout en le déniant ; ce qui est exprimé alors – de manière voilée ou abruptement en aparté – n’est rien d’autre que le regret de « n’avoir pas terminé le travail » ;

- de manière « modérée » et en empruntant une phraséologie politiquement correcte, de redonner une honorabilité au principe d’une « démocratie ethnique » qui réhabiliterait la prétention de rubanda nyamwinshi – le « peuple majoritaire » (sous-entendu hutu) – à exercer l’exclusivité du pouvoir au Rwanda et à marginaliser « la minorité tutsi ».

C’est bien là la victoire de la galaxie négationniste, d’avoir sauvé « le paradigme ethniste ». Il faut accepter ce terrible constat pour relever le défi de la déconstruction du piège ethnique et jusqu’à la mise au rebut de l’Histoire de cette idéologie mortifère.

Comme le fait remarquer Catherine Coquio, « lutter pied à pied contre le négationnisme, c’est rentrer dans une guerre des discours, une guerre dangereuse, qui suppose de ne pas se tromper d’arme, et de ne pas oublier le silence de la machette, le vide de la conscience et son besoin de mots idiots. » Et elle conclut « Il faut écouter avant tout l’idiotie pour ne pas répondre aux mots et rentrer dans leur logique. »15

Ne pas rentrer dans la logique de la langue idiote mais attractive de la négation suppose de mettre à jour son lexique, sa grammaire et sa sophistique. Neutraliser sa performativité nécessite d’en dévoiler les modalités et les postures d’énonciation, ses procédés de disqualification, ses logiques internes qui constituent les ressorts de son efficience et de sa séduction. Enrayer le succès de l’entreprise de falsification de l’histoire implique d’en démasquer ses acteurs, leurs objectifs, leurs motivations et celles de leurs relais.

Dans cette lutte culturelle, politique et éthique, il ne faut pas se tromper de stratégie : dialoguer avec les négationnistes serait une erreur car quiconque accepte les termes du débat posé par ceux-ci en ressort perdant. Nul, en effet ne gagne à un « jeu » dont l’adversaire a inventé les règles et n’hésite jamais à les changer au gré de ses besoins. La simple posture dénonciatrice est également vaine et contre-productive car elle renforce, en leur accordant un surcroît d’existence, les thèses qu’elle combat. Par ailleurs, dénoncer comme « négationniste » toute posture non conforme à une pleine reconnaissance du génocide conduit à étendre le champ du « négationnisme » jusqu’à diluer ce mot en un concept inutilisable pour penser les phénomènes.

Alors que faire ?

Distinguer les différentes formes de négation et définir les limites du terme négationnisme ainsi que le champ de pertinence de son usage est une étape nécessaire sinon un préalable :

L’étude comparée des expressions de la « négation » des différents génocides permet de dresser une typologie de ses modalités :

- la relativisation, la minoration, la déréalisation ;
- l’accusation en miroir et le renversement des responsabilités ;
- la réduction des phénomènes à des composantes marginales;
- la falsification interprétative par les poncifs de « barbarie humaine », « luttes tribales ou ethniques », « colère populaire », « folie » humaine ;
- la justification par l’ethno-histoire, l’anthropologie ;
- l’interprétation selon une eschatologie religieuse, idéologique ;
- l’assignation d’un non-sens ;
- l’effacement des traces, la réduction au silence des rescapés par l’intimidation, la terreur, et aussi le meurtre16 ;
- la disqualification de leur témoignage ;
- le mutisme, le refoulement ou le silence des assassins ;
- la sur-information contradictoire, partielle ;
- l’affichage d’une position victimaire de la part des criminels ;
- la rhétorique du complot et de la vérité cachée ;
- la disqualification des pièces à charges ;
- l’usage démagogique du comparatisme (l’absence de camps d’extermination « démontrant » l’application erronée du terme génocide dans le contexte de 1994)

Ces modalités de la négation ont été finement déconstruites, dans les articles qui précèdent ce dernier développement. Je n’y reviendrai pas. Je ne m’attarderai pas non plus sur l’argumentaire qui peut être opposé avec pertinence aux allégations négationnistes. Leur clair exposé antérieur rend inutile de les réitérer ici.

En revanche, il me semble important de mettre en exergue une caractéristique nodale de l’entreprise négationniste que la simple déconstruction de sa sophistique pourrait masquer : L’effort des négationnistes est tout particulièrement tendu vers l’occultation du noeud tout à fait spécifique de l’acte génocidaire. Cet effort explique l’aversion des négationnistes pour les témoignages des rescapés qui en attestent. En effet, comme Fréderic Worms l’a remarqué17, le Témoin « ne fait pas qu’attester d’un fait ou d’un geste particulier que l’on pourrait ensuite vérifier historiquement ou qualifier juridiquement »il atteste « de la violation non seulement de « l’humain » en général » [...] mais surtout de la « rupture radicale et irréversible, absolue, d’une relation bien précise entre les hommes qui touche à sa limite négative [...] et irréversible ».18 Il atteste du fait que le génocide procède de l’effondrement d’un fondement éthique et anthropologique bien particulier du lien entre les hommes, et d’une « violation »19 réduisant à néant toute relation, et annihilant toute confiance possible dans les rapports humains .

« Tu ne tueras point » est une formulation juive et chrétienne de l’interdit qui protège ce lien fondamental. Certes, cet interdit est transgressé quotidiennement dans les actes de guerre conventionnelle ou civile, dans les crimes singuliers etc. Mais il s’agit justement de transgressions « contingentes » d’une loi humaine fondamentale. Le génocide n’est pas simplement l’extension de cette transgression mais procède du renversement de cette loi première en son contraire. Là, réside la spécificité qui fait du génocide non un crime particulièrement horrible mais bien « le crime des crimes ».

« Le nœud moral de cette affaire, on ne l’atteint pas en désignant ce qui est arrivé du nom de « génocide » ou en comptant les nombreux millions de victimes : l’extermination de peuples entiers s’est déjà produite dans l’Antiquité, ainsi qu’au cours de la colonisation moderne. On ne l’atteint que si on comprend que cela est advenu dans le cadre d’un ordre juridique et que la clé de voûte de cette nouvelle loi consistait dans le commandement « Tu tueras », non pas ton ennemi, mais des gens innocents qui n’étaient même pas potentiellement dangereux, et non pas par nécessité, mais au contraire au détriment de toute considération militaire et utilitaire. »20

La conscience de ce nœud moral permet de parer à l’argument subtil qui, à partir d’un exercice comptable de la pensée, avance que si des Juifs sont morts dans les camps, ce nombre n’est rien à côté des victimes du second conflit mondial, ou que si des Tutsi sont morts en 1994, des Hutu ont également disparu du fait de la guerre ou de leur opposition au génocide.

«Toute mort est un malheur qui crie vers les cieux. Pourquoi parle-t-on de certains morts davantage ou autrement que d’autres ? Parce qu’il y a des gens qui, dans une situation donnée ne peuvent être que morts. Ce qui les singularise c’est le fait que eux et eux seuls, ont été marqués pour être tués.»21

Aller plus loin

Considérant le présent ouvrage, non comme une fin mais bien plutôt comme l’étape d’une réflexion collective, initiée avant nous par des personnes éminentes telles que Jean-Pierre Chrétien, Jean-François Dupaquier, Yves Ternon, Hélène Dumas..., je voudrais mettre en exergue des points de butée de la réflexion actuelle sur le négationnisme et suggérer des directions de travail.

L’analyse de la rhétorique négationniste nous renseigne sur quelques-uns des ressorts de son efficacité manipulatoire mais elle nous laisse au seuil d’un problème essentiel qui ne se situe pas du côté des techniques de persuasion et de manipulation des artisans et des propagateurs de ses thèses mais du côté des récepteurs de ces dernières. Autrement dit, comment se fait-il que les différentes formes de négations du génocide rencontrent un accueil aussi bienveillant de la part de ceux qui forment son auditoire ?

Je partage à cet égard, là encore, l’analyse d’Hannah Arendt, lorsqu’elle écrit ceci à propos de la réception du Protocole des sages de Sion :

«En d’autres termes si tant de gens croient authentique un faux aussi flagrant que le protocole des sages de Sion, au point que ce document peut devenir le texte de base de tout un mouvement politique, la tâche de l’historien n’est plus de découvrir l’imposture. Ce n’est pas non plus d’inventer des explications qui dissimulent le fait historique et politique essentiel : on a cru à ce faux. Ce fait est plus important que la circonstance, (historiquement parlant, secondaire) qu’il s’agit d’un faux.»22

Expression d’un sophisme moderne et pervers, la persuasion négationniste n’agit pas sur des récepteurs passifs. Elle procède aussi des préjugés et clichés latents, des inclinations de « l’esprit du temps » et de la résistance de tout un chacun à reconnaître des faits qui contreviennent à ses schèmes de pensée.

Il est ainsi remarquable que l’idéologie qui a conduit au génocide des Tutsi du Rwanda et l’idéologie négationniste recyclent sans les déconstruire les clichés de la pensée coloniale et post-coloniale.

Le poncif de la supériorité en intelligence et en duplicité des Tutsi, et celui de la naïveté et de la bonhommie du Hutu, sont deux exemples d’allégations pseudo-anthropologiques cultivées pendant la période coloniale. Les idéologues du hutuïsme et les zélotes du négationnisme y recourront de manière lancinante. Et c’est la permanence de ce cliché qui est citée par un juge, à décharge d’un Pierre Péan pour disculper celui-ci de l’accusation de « diffamation raciale ».23

Autre exemple : la réduction du génocide à une lutte inter-ethnique rejoint le fantasme « occidental » de la permanence des guerres tribales en Afrique. D’une manière générale, le « complexe occidental » considère le continent africain comme un espace où les catégories d’analyse et les exigences de pensées, ordinairement exigibles, n’auraient pas lieu de s’appliquer. Dans les milieux de la recherche universitaire, les africanistes ne jouissent que d’une considération mineure et ils ne sont guère invités comme experts pour aider à comprendre telle ou telle crise qui fait un temps la Une des médias.

Répondant à une question lors d’un colloque, Jean-Pierre Chrétien déclarait ainsi : « Durant le mois d’avril [1994], je me suis échiné à expliquer à des journalistes la dimension politique du drame qui se jouait et je me suis échiné en vain. »24

Lorsqu’un Mitterand énonce « Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important »25, il exprime un fond de pensée qui n’appartient pas qu’à lui. Et il ne faut pas négliger la propension à l’indifférence à l’égard de « crises » africaines et la culture de l’indigence auto-satisfaite des analyses politiques et sociétales sur l’Afrique dans la création d’un terreau favorable et réceptif à la démagogie négationniste. Son activisme se nourrit de la passivité des intelligences et de l’exiguïté du champ des exigences éthiques contemporaines.

Les formes patentes de négationnisme côtoient des formes de non- reconnaissance.26 Ces deux types de « négation » ne sont pas à confondre et les modalités de leurs articulations restent à analyser. Mais leur co-occurence contribue à enrayer la possibilité de constituer une mémoire commune du génocide des Tutsi du Rwanda, d’en déterminer et d’en assumer les responsabilités et aussi d’en tirer les conséquences judiciaires et politiques qu’imposerait une pleine reconnaissance.

Faire la part des choses

Délimitons l’usage des termes « négationnisme » et « non-reconnaissance » avant de poursuivre. Pour définir le premier terme, nous utilisons les analyses d’Yves Ternon27 ; pour le second, nous nous référons aux réflexions de Meïr Waintrater, en assumant la paraphrase de ces deux auteurs, avant de développer nos propres réflexions.28

Le négationnisme suppose une intention falsificatrice qui s’intègre dans un système d’idées. « Le suffixe ‘isme’ »note Yves Ternon, « identifie un système, une pratique codifiée de la négation »Le négationnisme ne se fonde ni sur un doute légitime, ni sur la révision à partir d’éléments nouveaux de l’interprétation établie d’un fait historique. Il procède d’un mensonge et de l’intention d’occulter un fait par une manipulation perverse et malveillante. Limité à l’origine au contexte bien défini de la négation des faits constituant la « destruction des Juifs d’Europe », l’application de ce néologisme créé par Henri Rousso fut étendu par la suite au contexte des autres génocides reconnus du XXe siècle. Ne bénéficiant d’aucune assise juridique, contrairement au vocable génocide, ce néologisme créé pour les besoins d’une analyse politique des diverses formes de déni de l’extermination volontaire des Juifs, peut ainsi prêter à des usages et à des interprétations plus ou moins extensives.

La difficulté et les risques de dérive des usages du terme négationnisme tient au fait qu’il s’agit d’une notion complexe car, en tant que pratique codifiée, le négationnisme est à la fois un mensonge, une manipulation et un mécanisme de défense des acteurs du génocide. S’il existe une homologie entre les différentes formes de négation inhérentes à chacune des étapes du processus génocidaire, il reste souhaitable de réserver l’emploi du terme négationnisme à la dernière étape de la négation du génocide, lorsque le crime est accompli et alors que sa vérité est établie. La destruction de la mémoire qui peut en résulter ne constitue pas en soi l’acte négationniste, mais l’intention qu’il poursuit. Entreprise de déni et d’effacement d’une vérité, « négationnisme » qualifie l’ensemble des attitudes adoptées et des explications fournies pour nier intentionnellement la réalité d’un génocide, tel que défini par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée le 9 décembre 1948.

Sous sa forme radicale, le négationnisme est consubstantiel à la défense d’intérêts personnels ou collectifs, ou encore à une posture idéologique de type ethno-raciste et le plus souvent conspirationniste.

Pour imposer leurs thèses, les négationnistes s’appuient sur les zones d’opacité des étapes du processus de décision du crime génocidaire. Si sa propagande est tapageuse, la planification du génocide lui-même est secrète, et ses commanditaires restent dans l’ombre.

« Ces zones d’ombres »écrit Yves Ternon, sont parfois « tellement denses qu’on ne parviendra jamais à identifier les acteurs, à connaître les lieux et les dates où ils se sont réunis, les propos qu’ils ont tenus, à reconstituer le temps intermédiaire entre la volonté de tuer et le passage à l’acte. Cet espace inconnu offre aux négationnistes le moyen d’élaborer un système de mensonge. Pendant le génocide, en dépit des précautions prises pour préserver le secret et dissimuler le meurtre, le nombre des exécutants et des personnes impliquées dans la longue chaîne du crime ne permet plus de contenir l’information. C’est ce moment exposé qui sera le plus difficile à déformer et sur lequel portera en priorité l’entreprise négationniste. »29

Ce « négationnisme » classique est de nature « politique », son succès tient à sa capacité à jouer de ce que nous pourrions appeler par provocation un « négationnisme identitaire »30. Par ce terme, nous désignons le phénomène de structuration, au sein de groupes particuliers, de discours ayant pour vocation de protéger – qui son parti, qui son Église, qui son armée, qui son État – de tout soupçon de responsabilité dans la facilitation ou l’accomplissement du génocide, l’adoption délibérée d’une posture de non intervention, la protection des auteurs du génocide... La vocation de ce « négationnisme identitaire » n’est pas tant de nier la réalité du génocide, que la responsabilité que telle institution a pu avoir à quelques degré que ce soit dans la réalisation du génocide. Est également déniée, la légitimité de tout soupçon et toute interrogation en la matière. Ce faisant, les discours de défense produits à cet effet assimilent et cautionnent tel ou tel des arguments du discours proprement négationniste. Ce « négationnisme identitaire » est particulièrement développé en France où il possède ses figures et ses relais médiatiques et aussi en Belgique, en Suisse et en Espagne.

Le « négationnisme classique » trouve un terreau fertile dans ce « négationnisme identitaire ». Les défenseurs de l’honneur de l’armée, de l’État ou du Parti Socialiste Français, ou de la Démocratie Chrétienne belge ou Suisse, ou de l’Église ou encore des ONG comme Human Right Watch ou Amnesty internationalne nient ou ne relativisent le génocide des Batutsi que de manière contingente. L’essentiel pour ces institutions est de sauver les mythes fondateurs de la probité et de la légitimité morale qu’elles prétendent incarner. Le génocide des Batutsi peut même être partiellement reconnu par tel ou tel membre de ces institutions mais il s’agit toujours d’une reconnaissance limitée et matinée de révisionnisme en inversant les responsabilités du génocide et en reprenant au négationnisme classique son argumentaire sur la duplicité des Tutsi. De la reprise d’arguments limités à l’appui intégral des positions négationnistes, le pas est facilement franchi ; en témoigne la présence de négationnistes « patentés » et de personnalités politiques, militaires ou universitaires françaises ou belges, notamment, dans les mêmes colloques.

Négationnisme classique et négationnisme identitaire se rejoignent également dans la défense du paradigme ethniste. En faisant des identités hutu/bantou et tutsi/hamites les déterminants de l’histoire politique rwandaise, le but poursuivi est de diluer les responsabilités individuelles (des politiques, des militaires, des bourgmestres, des préfets, des présentateurs radios, des miliciens...) dans le collectif ethnique, voire carrément racial, lorsqu’il est fait référence à l’identité collective bantoue. De ce point de vue, le discours négationniste peut être analysé comme une forme de rhétorique destinée à lier chaque Hutu à tous les autres et à rendre vain d’examiner l’attitude et la conduite de tel homme ou telle femme sans besoin de se référer à sa dite identité « ethnique ». Les négationnistes délivrent en quelques sortes le message suivant à ceux qu’ils souhaitent coaliser : « ils disent que les Hutu ont fait un génocide ; vous êtes Hutu ; vous ne pouvez que vous défendre à nos côtés »C’est un appel à la loyauté et au soutien ethnique inconditionnels. Et cet appel perpétue l’antienne des médias de la haine avant et pendant le génocide : « Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous ».31

Non-reconnaissance, déni, négationnisme...

Si le négationnisme est une forme de refus de reconnaître le génocide, la « non reconnaissance du génocide » ne peut être automatiquement taxée de « négationnisme ». Pour saisir la distinction nécessaire entre « négationnisme » et « non-reconnaissance » et les articulations entre ces deux attitudes. Il faut avoir en tête la polysémie du « terme » reconnaître.

Comme l’a à juste titre pointé Meïr Waintrater, reconnaître doit s’entendre avec sa double signification :

- d’une part, au sens « d’identifier, repérer les traits et les caractéristiques qui permettent d’assimiler un évènement à un catégorie de faits »32 ; ici, il s’agit d’identifier les caractéristiques intentionnelles et factuelles qui font que les meurtres de masse de 1994 perpétrés à l’encontre du groupe identifié comme Tutsi par les criminels sont bel et bien qualifiables de génocide ;

- d’autre part, au sens « d’admettre sa responsabilité dans un acte condamnable ; il s’agit alors de reconnaître son rôle et son éventuelle culpabilité dans cet acte ».

Avec le premier sens, l’enjeu est de trouver les mots justes pour nommer et décrire « l’évènement », le conceptualiser, l’analyser sans le dénaturer, ni l’euphémiser, ni le relativiser, ni le déréaliser.

Avec le second sens, l’enjeu est la mise à jour et la reconnaissance des responsabilités qui ont présidé à l’imagination, la préparation et la mise en œuvre du génocide.

Le premier sens pose la problématique de l’énonciation d’une expérience extra-ordinaire; où les mots communs butent, les concepts en vigueur achoppent et les théories disponibles trouvent leurs limites. Il indique les enjeux du travail de mémoire-transmission, ceux du devoir d’histoire et l’obligation de se confronter à l’exigence éthique d’une énonciation et conceptualisation juste.

Le second sens génère un devoir d’instruction judiciaire, une exigence de justice évoquée plus haut, et plus encore la nécessité d’une réflexion d’anthropologie politique d’une réelle prévention des velléités génocidaires étatiques avant qu’elles ne s’actualisent en meurtres de masse.

« À l’évidence, écrit Meïr Waintrater, il existe un lien entre ces deux sens. Ne pas reconnaître (identifier) un crime nous protège du risque d’avoir à reconnaitre (avouer) que nous avons pu y être impliqués. Inversement, une ignorance sincère, fondée sur l’incompréhension ou le manque d’information, glissera parfois vers un refus obstiné de reconnaître des faits dument établis. »33

Les porosités sont nombreuses entre le déni actif et prosélyte des milieux négationnistes et la banale « non-reconnaissance » du génocide. Il importe, néanmoins, de faire la part des choses et de maintenir une distinction de principe entre ces deux attitudes, si l’on veut justement dégager les liens, les interactions, les passages de l’un à l’autre.

Le noyau dur des cercles négationnistes est une « amicale du crime génocidaire », rassemblant des gens qui ont en commun, la défense d’intérêts personnels et conjoncturellement collectifs, le souci d’échapper à la justice et l’ambition de reprendre le pouvoir. Le deuxième cercle négationniste se compose d’une cohorte de seconds couteaux qui ont assimilé une posture idéologique ethno-raciste et conspirationniste et projettent de manière inconsciente ou tactique une vision du monde où le Tutsi est un ennemi.

La posture de non-reconnaissance au sens de l’incapacité à identifier, et reconnaître le génocide comme tel, est généralement dénuée du caractère dogmatique du négationnisme. Partiellement versatile, elle peut être influencée par la démagogie négationniste.

Les personnes reconnaissent ou non le génocide en fonction de circonstances changeantes, de leurs sources d’informations, de leurs préjugés et de leurs croyances, de fidélités, d’amitiés préalables, de postures idéologiques ou religieuses, d’intégration à des groupes dotés de convictions pré-forgées... Si tout débat avec les négationnistes est par avance vain, en revanche s’avère nécessaire le dialogue avec cette catégorie commune de personnes, et essentielle la question d’identifier les facteurs de résistance et des leviers de reconnaissance du génocide.

Il fut difficile à nombre de communistes de reconnaître les errements criminels du stalinisme34. De même est-il difficile à un socialiste français de concevoir la responsabilité présumable de personnalités de son parti dans le déclenchement et le soutien au génocide des Tutsi ; de même est-il difficile à un chrétien convaincu d’admettre le rôle trouble d’une partie de son clergé dans l’assistance et la perpétration du génocide ; de même est-il difficile à un militant sincère d’une organisation de défense des droits de l’homme de se défier des informations qui lui parviennent par la voie de ses bulletins d’information au contenu pourtant négationniste35 ; de même est-il difficile à celui qui a noué des liens d’amitié ou familiaux avec des génocidaires, d’assumer de reconnaître que ceux dont il a apprécié la compagnie aient pu être des criminels

Examiner la réalité d’un génocide sans détour n’est pas sans conséquence. S’ouvrir à un prix : celui du vacillement de ses croyances et de ses ancrages imaginaires antérieurs. Les psychologues qualifient cette situation de dissonance cognitive. Ce concept désigne le conflit psychique résultant de la confrontation d’une personne à la simultanéité de connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou sur son propre comportement, incompatibles entre elles. Cette situation génère une instabilité intérieure. Face à un tel conflit, la personne met en œuvre des stratégies inconscientes visant à restaurer un équilibre cognitif et affectif, appelées dans le jargon de la psychologie des « modes de réduction de la dissonance ».

L’une des stratégies pour réduire celles-ci consiste à modifier ses croyances, attitudes et connaissance pour les accorder avec la nouvelle cognition ; elle est appelée « processus de rationalisation ». Un autre mode de résolution, pour parer à l’angoisse que peut générer ce conflit est de sauver son fantasme initial en sacrifiant le réel. Dit de manière triviale, le sujet préfèrera « prendre ses désirs pour des réalités », en sélectionnant et en aménageant les informations qui lui permettront de continuer à voir ce qu’il désire voir, à croire en ce qu’il veut être vrai. Il adoptera également un « raisonnement par crainte », en refusant de croire ce qu’il redoute être la vérité, parce qu’il refuse de vivre dans un monde « comme ça », ou plutôt en conscience de « ça ».

Hannah Arendt, avait déjà relevé cette propension humaine à sauver son système de croyance plutôt que de prendre le risque de remanier ses représentations pour les adapter à l’inconvenance scandaleuse des évènements réels :

« On voit ici à quel point l’esprit humain est peu disposé à affronter des réalités qui contredisent d’une manière ou d’une autre totalement son schéma de référence. Malheureusement, il semble être bien plus facile de conditionner le comportement humain et d’inciter les gens à se conduire de la façon la plus inattendue et la plus scandaleuse que de convaincre qui que ce soit de tirer les leçons de l’expérience, comme on dit ; c’est-à- dire de commencer à penser et à juger au lieu d’appliquer des catégories et des formules qui sont profondément implantées dans notre esprit, mais dont les fondements dans l’expérience sont oubliés et dont la plausibilité réside dans leur cohérence intellectuelle plutôt que dans leur adéquation aux événements réels. »36

Adoptées par commodité psychique, sous l’emprise de ses ancrages identitaires et sociaux, et sous l’influence du crédit porté à telle source d’information, les diverses formes de déni du génocide offrent, là encore, un terrain propice à la réception des thèses négationnistes. Et d’une non- reconnaissance, née d’un processus de défense parant une réalité dérangeante et potentiellement culpabilisante, le glissement à une négation pure et simple est aisé. Il conduit dans certains cas à adopter une posture négationniste.

Le négationnisme exploite le besoin de récits de l’histoire qui ne dérangent pas les représentations et les convictions préalables de ses auditeurs. Le négationnisme produit à cet effet un récit paré des oripeaux de la véracité. Or, l’apparence du vrai est le cauchemar de la vérité. Le récit ainsi fabriqué tire son pouvoir de séduction de proposer une fiction cohérente qui épouse les contours des allants de soi. Le scénario proposé, séduit par sa structure narrative simple et par la mise en scène habile de schèmes mythiques qui agissent comme une sorte de glu pour la pensée. Au premier de ces schèmes, se trouve la figure du « bouc émissaire »ici tutsi.

Déni et négationnisme au Rwanda

Au Rwanda, non reconnaissance et négationnisme du génocide des Tutsi procèdent d’un contexte particulier. L’idéologie génocidaire n’a pas disparu avec la chute du gouvernement des « Abatabazi » et la fuite des militaires et des miliciens génocideurs au Congo. Sa neutralisation est une condition de la reconstruction d’une nation pour tous les Rwandais. Mais, pour nécessaire qu’elle soit, la volonté politique ne suffit pas à elle seule pour atteindre cet objectif. Le gouvernement et la société civile rwandaise ont dû conjuguer leur action pour inventer au quotidien les instruments d’une vie commune possible pour tous. Ce dernier chapitre ne saurait être le lieu d’un bilan et d’une analyse de cette action. Essayons juste de formuler quelques repères et questions qui concernent notre propos.

Comme l’ont rappelé Josias Semujanga dans son introduction et Évariste Ntakirutimana dans son article, les hésitations sur le choix des mots les mieux à mêmes de nommer la tentative d’extermination des Tutsi du Rwanda, et de symboliser dans la langue la reconnaissance du génocide sont un indice de la difficulté de construire une conscience commune et un récit partagé de cette catastrophe.

Emprunté au français, le mot « jenoside », avec sa graphie rwandaise, fut inscrit dans la constitution de 2003, mais ce n’est que le 23 juin 2008 que le ministre rwandais de la justice soumit au Parlement du Rwanda un amendement proposant que l’expression « jenoside y’Abatutsi » (génocide des Tutsi) remplace mot « jenocide » dans le texte constitutionnel. En nommant le groupe cible et victime du génocide, était donc levée l’ambiguïté du mot simple « jenocide ».

La promotion et l’officialisation de l’usage politique et public de l’expression « jenoside y’Abatutsi » n’a évidemment pas radicalement modifié les usages privés des expressions vernaculaires antérieurement utilisées, et consignées dans la note ci-dessous 37. Le choix et plus encore la réitération de tel ou tel mot ou expression dénote les rapports personnels du locuteur qui les emploient à l’histoire effective du génocide ; il manifeste ses affiliations et les intentions du discours tenu. Il ne faudrait pas, pour autant, inférer sans ambages une position « négationniste » de tout usage de mots non politiquement corrects, quand les cent jours tragiques de 1994, et les massacres qui les ont précédés sont évoqués. Il reste que des mots sont là comme autant de possibilités de brouillage de l’histoire et de la mémoire transmissible de la, si difficilement dicible, histoire du génocide perpétré contre les Batutsi du Rwanda.

La question n’est d’ailleurs peut-être pas tant celle de la correction formelle de l’énoncé tenu que celle de la justesse de l’énonciation. Je veux parler, en l’occurence, de l’honnêteté et de la sincérité des propos tenus et de leurs intentions. En effet, le fétichisme des mots peut masquer cette évidence que des discours empruntant des mots identiques peuvent être honnêtes ou manipulatoires et qu’il ne suffit pas d’être politiquement correct pour être politiquement pertinent.

Dans un article de 2004, intitulé « Négationnisme au Rwanda post-génocide »38, Assumpta Mugiraneza rendait sensible l’importance de distinguer différents types de déni par une série de questions :

« [...] sur le refus de parler, par exemple, comment faire la part des choses, entre un réflexe anti-tutsi qui refuse de croire que la victime est sincère lorsqu’elle exige la vérité sur les faits pour pouvoir accorder le pardon et la peur de trahir un frère qui avait jusqu’ici échappé à la prison ? Comment distinguer l’adhésion à la thèse du double génocide d’un lettré tel Nahimana Ferdinand et d’un paysan qui veut alléger sa conscience en évoquant son fils tué au Congo les armes à la main et qui ajoute que des gens sont morts des deux côtés ? Comment faire saisir la différence entre la cruauté d’une femme hutu qui, heureuse de voir son mari sortir de prison, va crier sa haine à sa voisine tutsi, veuve du génocide : mon mari est rentré, peux-tu me dire si le tien rentrera un jour ? Et que dire de la pensée élaborée par un intellectuel extrémiste qui manipule le prétendu complot des Tutsi pour construire un empire hima en Afrique centrale, ou les bantous seraient tués ou soumis aux hamites, refusant par là de se prononcer sur le génocide auquel il a pris part ? Un autre exemple, dans un atelier de travail sur le négationnisme, les participants doivent citer des manifestations du négationnisme dont ils ont connaissance ; sur la liste, on évoque les cas de ceux qui font paître les chèvres dans les lieux ou reposent les victimes du génocide. D’autres évoquent ceux qui continuent à vaquer tranquillement à leurs occupations pendant la période de deuil. La liste était bien longue, elle parlait de faits réels, elle relatait la souffrance de ceux qui les subissent, mais il ne s’agissait visiblement pas d’un système de pensée élaboré pour nier le génocide ou en nier une partie substantielle. »

Pour les rescapés du génocide, l’expérience quotidienne la plus douloureuse n’est pas nécessairement celle du négationnisme constitué en système, mais l’absence de regret et de repentir des génocideurs avec lesquels ils cohabitent :

« Ce qui est frappant la-bas, c’est que dans leurs regards, il n’y a même pas un signe de remords. Au contraire, ils vous fixent droit dans les yeux, et s’ils le pouvaient ils auraient un sourire en coin. [...] Ils n’ont pas intégré que tuer un Tutsi, ce n’est pas anodin. Oui, je pense que ça pourrait recommencer. La politique de réconciliation peut être utile, car on ne peut pas vivre dans la haine. Mais il faut commencer les choses dans l’ordre. [...] Les rescapés veulent passer à autre chose, c’est sûr. Mais beaucoup de plaies ne sont pas cicatrisées parce qu’il manque une étape. Il manque la demande de pardon et la reconnaissance des faits. Il n’y a rien de pire, pour un rescapé, que de voir qu’on fait comme si rien ne s’était passé. »39

Il nous faut donc faire la part des choses entre les modalités de survivance de l’idéologie génocidaire, les manifestations du négationnisme contitué, et les diverses formes de négation de la souffrance des rescapés. Aucune de ces formes de négation de la personne, de l’histoire et de la morale élémentaire des rapports humains n’est anodine mais chacune appelle un traitement politique, juridique, pédagogique particulier.

La conscience de l’importance cruciale de distinguer les différentes formes de négation-relativisation-déréalisation du génocide est née d’échanges avec des compagnons de pensée. Je pense notammentt à José Kagabo, dont la réflexion fut extrêmement stimulante et aussi à Roland Junod dont je me permets de rapporter la teneur absolument essentielle des interrogations :

« Comment lutter efficacement contre le négationnisme, comment le marginaliser dans la vie sociale ? [...] la référence à Hannah Arendt nous souffle le mot : banalité du négationnisme... En venir à bout, comme elle l’explique elle-même dans son texte « Responsabilité et jugement »40 consiste à passer d’un sentiment de culpabilité collective (insupportable dans le cas du Rwanda pour les innocents proches des génocidaires, singulièrement pour leurs enfants qui sont à leur manière des victimes du génocide), un sentiment qui crée un terrain favorable au négationnisme, à un sentiment de responsabilité collective. C’est ainsi que se pose pour moi le problème pour un certain nombre de jeunes gens que j’ai rencontrés au Rwanda : pour eux les idées négationnistes (le plus souvent sous la forme de l’idée de double génocide) ne sont pas des idées qu’ils revendiquent, avec lesquelles ils souhaitent entrer dans un débat public, mais un discours de quant-à-soi dans lequel ils se réfugient au plus profond de leur désarroi. La question qu’ils m’inspirent et à laquelle j’essaie de réfléchir est celle de la bonne pédagogie qui leur permettra de jeter un regard courageux sur ce passé insupportable et de l’assumer au besoin contre les loyautés de groupe. »41

Faire face au déni spécifiquement négationniste nécessite lui-même une variété de réponses à plusieurs niveaux correspondant aux différentes dimensions de sa négativité propre :

- Le soutien au travail des historiens, l’enquête empirique et historique, sur le terrain et dans les archives, est bien évidemment la meilleure réponse à la négation factuelle des crimes de génocide.

- L’amplification du travail déjà amorcé de recueil de témoignages des rescapés du génocide et la création des conditions permettant aux survivants de prendre la parole est une contribution nécessaire aux travaux des historiens et, au-delà de travail, à la mise à nu de la spécificité de la violation génocidaire que les criminels cherchent à dénier. Soutenir les démarches en cours de recensement des victimes, des circonstances et des auteurs de leur mise à mort est également crucial.42

- La négation de la validité des témoignages, et la disqualification des témoins en appelle au contrepoison de la démystification des postures négationnistes et des logiques fondatrices de leurs discours. Elle nécessite également de recourir à l’antidote de la déconstruction des ficelles de leurs manipulations rhétoriques et à la mise à jour de ce qui reste dans l’ombre de la mise en scène médiatique de leurs propos : les motivations de leurs démarches, les réseaux qu’ils mobilisent, les soutiens dont ils bénéficient...

- Une réflexion avec des juristes et les associations de rescapés doit être encouragée, d’une part, pour faire le bilan des actions judiciaires intentées jusque-là contre des présumés génocidaires, d’autre part, pour faire évoluer les conditions d’accueil de la parole des rescapés au sein des juridictions pénales nationales et internationales et, enfin, pour débattre de la pertinence de l’extension des lois existantes, qualifiant le négationnisme comme délit et le réprimant comme tel.

- Le travail de mémoire et d’histoire, que les négationnistes cherchent à enrayer, a enfin besoin de tiers – écrivains, cinéastes, philosophes, enseignants, éditeurs... – pour élaborer les œuvres et construire les médiations permettant de rendre sensible l’histoire si particulière des génocides et de ceux qui l’ont traversée ou ont disparu, et suscitant une réflexion à la hauteur des enjeux éthiques et politiques que suscite le fait que des génocides ont été perpétrés et qu’aucune condition empêchant la réitération de tels crimes ne sont à ce jour réunies.

Pour ne pas conclure

Reconnaître « pleinement » un génocide génère une exigence : accepter l’inconfort de l’effort de comprendre ces « évènements » et de mettre à jour les responsabilités qui y sont afférentes. Nous posons l’hypothèse que la banale non-reconnaissance n’est que la manifestation d’une mise à distance et du rejet de l’effort de penser un phénomène sidérant, non seulement par son horreur inouïe, mais aussi par l’inadéquation des catégories morales, politiques qui structurent notre existence et notre identité. La banalité de cette économie psychique fait le lit du négationnisme proprement dit. Plutôt que d’affronter l’abîme des interrogations que suscite la conscience du génocide, l’option de déréaliser ce crime sous une forme ou une autre est l’option génériquement adoptée.

Faire face au négationnisme et trouver les moyens de l’enrayer oblige, pensons nous, à tenir compte de cette hypothèse. Penser le négationnisme et agir contre ses entreprises n’est pas une fin en soi. Ce n’est qu’un moyen de lutter pour dissoudre les obstacles à une pleine reconnaissance de ce crime, et assumer les implications de cette reconnaissance à l’égard de la mémoire de ses victimes et des devoirs de la communauté humaine envers les rescapés ainsi qu’envers la génération rwandaise post-génocide qui porte le fardeau de l’histoire tragique de ses pères.

Nous sommes les héritiers d’un siècle de génocides et cet héritage nous oblige. Sauf à adopter une position cynique, nous ne pouvons pas faire comme si cela n’avait pas été.

L’antienne moraliste « plus jamais ça » a perdu toute crédibilité en 1994, puisque c’est au moment même où un génocide était perpétré au Rwanda qu’était commémoré le débarquement des forces alliées qui allaient mettre fin au sinistre régime nazi. Le génocide des Tutsi montre la vanité de croire que l’existence d’une convention pour la prévention et la répression du crime de génocide protège le monde.

Tenter de comprendre comment cette catastrophe a été rendue possible et pourquoi les dispositifs internationaux censés la prévenir ont été inopérants sont deux impératifs de pensée. Mais tant d’autres questions se posent.

Dans notre propre effort pour comprendre, la pensée d’Hannah Arendt nous a souvent guidé. Nous lui laissons les dernier mots :

« Comprendre [...] ne signifie pas nier ce qui est révoltant et ne consiste pas à déduire à partir de précédents ce qui est sans précédent ; ce n’est pas expliquer des phénomènes par des analogies et des généralités telles que le choc de la réalité s’en trouve supprimé. Cela veut plutôt dire examiner et porter en toute conscience le fardeau que les évènements nous ont imposé, sans nier leur existence ni accepter passivement leur poids comme si ce qui est arrivé en fait devait fatalement arriver. Comprendre en un mot, consiste à regarder la réalité en face, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu’ait pu être cette réalité. »43


Notes :

1. Albert Camus, extrait de « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, n° 17. 1944, Œuvres complètes, tome. I, Paris, La Pléiade, p. 908. La phrase citée par Albert Camus est de Brice Parrain.

2. Claire Ambroselli « Cendres mêlées. Questions posées par l’histoire des crimes contre l’humanité et la mémoire des morts 1943-1993 », Revue d’histoire de la Shoah n°151, « Des Noms Aux Cendres - Industrie, Éthique et Crime Contre L’humanité », juin 1994.

3. Cf. Jean-Pierre CHRÉTIEN avec Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Jean NGARAMBE. Les médias du génocide. Paris, Karthala, 1995.

4. « Adresse du Président Kayibanda aux Rwandais émigrés ou réfugiés à l’étranger », Kigali, 11 mars 1964, publié in Rwanda carrefour d’Afrique n° 31, mars 1964. Le contexte de la citation des deux extraits est le suivant : « A supposer par impossible que vous veniez à prendre Kigali d’assaut, comment mesurer le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Je n’insiste pas : vous le devinez, sinon vous n’agiriez pas en séides et en désespérés ! Vous le dites entre vous : Ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsi”. Qui est génocide ? » On notera que dans le discours en français de Kayibanda, le mot « génocide » désigne à la fois le crime et le criminel. Le terme « génocidaire » n’apparaîtra que plus tard. La formule « Qui est génocide ? », qui peut paraître formellement maladroite, signifie : « Qui est responsable de génocide ? » et sous- entend évidement pour réponse : « Vous les Tutsi réfugiés hors du Rwanda ».

5. Les pasteurs bagogwe et bahima sont deux groupes assimilés aux Tutsi par le pouvoir d’alors, même si Bagogwe et Bahima ne se définissaient pas eux-mêmes comme tels.

6. 7-21 mars 1993, Rapport final de l’enquête menée par Agir ensemble pour les Droits de l’Homme, Centre de Promotion des Droits de l’Homme (CPDH), Centre National de Coopération au Développement (CNCD), Comité pour le Respect des Droits de l’Homme et la Démocratie au Rwanda (CRDDR), Commission des Communautés Européennes (CCE), European Human Rights Foundation, Ligue des Droits et Libertés du Québec, Nationalentrum voor Ontwikkelings-Samenwerking (NCOS), NOVIB.

7. Extrait de la conclusion page 48 : « Les témoignages prouvent que l’on a tué un grand nombre de personnes pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. La question reste de savoir si la désignation du groupe ethnique “Tutsi” comme cible à détruire relève d’une véritable intention, au sens de la Convention, de détruire ce groupe ou une part de celui-ci “comme tel”. Certains juristes estiment que le nombre de tués est un élément d’importance pour que l’on puisse parler de génocide. Les chiffres que nous avons cités, certes considérables pour le Rwanda, pourraient, aux yeux de ces juristes, rester en deçà du seuil juridique requis. La Commission estime que, quoi qu’il en soit des qualifications juridiques, la réalité est tragiquement identique : de nombreux Tutsis, pour la seule raison qu’ils appartiennent à ce groupe, sont morts, disparus ou gravement blessés et mutilés ; ont été privés de leurs biens ; ont dû fuir leur lieu de vie et sont contraints de se cacher ; les survivants vivent dans la terreur. »

8. Jean-François Dupaquier, « La France au chevet d’un fascisme africain », L’évènement du jeudi, édition du 25 juin 1992. 9. Sven Lindqvist, Exterminez toutes ces brutes, traduction du suédois par Alain Gnaedig, Le Serpent à plumes, 1998.

10. TPIR, Décision de la chambre d’appel du 16 juin 2006, Affaire Karemera [ICTR- 98-44-AR73(C)]-http://ictr-archive09.library.cornell.edu/FRENCH/cases/Karemera/ decisions/160606.pdf.

11. Le terme hébreu Shoah signifiant « catastrophe, désolation, tempête » est aujourd’hui souvent adopté pour désigner l’extermination des Juifs d’Europe de préférence au mot Holocauste, à connotation religieuse. En Kinyarwanda, un proche équivalent de l’hébreu Shoah pourrait être Ishyano. Dans la tradition, ishyano désigne un phénomène inouï, le plus souvent terrible et perçu comme une calamité, une abomination, une incongruité monstrueuse. (Ce rapprochement des termes Shoah et ishyano est une hypothèse personnelle).

12. Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage ? D’un bon usage de la mémoire, Edition Mille et une nuits, 1998 p.91.

13. J-P CHRETIEN, J-F DUPAQUIER, M. KABANDA & J. NGARAMBE, « La dialectique du Mensonge » in Rwanda. Les médias du génocide, Karthala, 1995, p. 333.

14. Jean-Pierre Chrétien, « Génocide du Rwanda - Un négationnisme structurel », Hommes & Libertés, n° 151 revue trimestrielle de la Ligue des droits de l’Homme, http://www.ldh-toulon. net/spip.php?article3981. 15. Catherine Coquio« Commémorer, lutter contre le négationnisme et la banalisation du génocide des Tutsi du Rwanda », Intervention prononcée lors de la commémoration des 15 ans du génocide des Tutsi à l’office de l’ONU à Genève, 7 avril 2009. http://aircrigeweb.free.fr/ ressources/rwanda/Rwanda_coquio_onu_2009.html.

16. Cf La Preuve Assassinée - Meurtres, Attaques, Arrestations et Intimidations de Survivants et Témoins, African Rights, avril 1996.

17. Frédéric Worms, « Penser la violation, relations morales et protection publique », in Esprit, février 2000 ; « Quand les relations deviennent-elles morales ? » in Philosophes en liberté, positions et arguments I, Francis Wolff (ed), Ellipses 2001. 18. Frédéric Worms, « La Négation comme violation du témoignage », dans L’Histoire trouée. Négation et témoignage, C. Coquio dir., L’Atalante, 2003.

19. Concept développé par Frédéric Worms, op. cit.

20. Hannah Arendt, 1964 « Responsabilité personnelle et et régime dictatorial », in Responsabilité et jugement, Paris Payot, 2003, p. 73.

21. Meïr Waintrater, « Le véritable nom d’un génocide », David Colllin & Régine Waintrater eds, Les mots du Génocide, Metis Presses, Genève, pp. 15-16.

22. Hannah Arendt, « Les origines du totalitarisme », in Le totalitarisme Eichmann, ed. Gallimard, coll. Quarto, p. 224.

23. Jugement du 7 novembre 2008, affaire 0627823018, 17e chambre correctionnelle – chambre de la presse.

24. Cité par Nicolas Bancel, in « Les médias Français face au Rwanda, de l’intervention française de 1990 au génocide, Africulture, n° 30, juillet 2000, p. 44. 25. Le président François Mitterrand, Déclaration de l’été 1994, citée par Le Figaro du 12/01/1998.

26. Meïr Waintrater, « Comment ne pas reconnaître un génocide », Revue d’histoire de la Shoah, n° 190 « Rwanda Quinze ans après Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi », janvier juin 2009, pp. 173-200. 27. Yves Ternon « La problématique du négationnisme », Revue l’Arche, mai 2003, http://www.imprescriptible.fr/dossiers/ternon/negationnisme.

28. Meïr Waintrater, « Comment ne pas reconnaître un génocide », Revue d’histoire de la Shoah, n° 190 « Rwanda Quinze ans après Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi », janvier juin 2009, pp. 173-200.

29. Yves Ternon « La problématique du négationnisme », Revue L’Arche, op. cit.

30. J’emprunte cette notion à José Kagabo. Cf. l’article de cet historien dans le présent ouvrage.

31. Ce dernier paragraphe est une mise en forme de réflexions échangées avec Bruno Gouteux.

32. Meïr Waintrater, op. cit. 33. Ibid.

34. Haroun Tazieff parle ainsi à propos de son engagement de jeunesse « mes ignorances [...] des monstruosités staliniennes, que d’aucuns depuis des lustres dénonçaient mais auxquelles, militant dévot, je refusais de croire.», Les Défis et la Chance, tome 2. Le Vagabond des Volcans, 1992, Stock/Laurence Pernoud, p. 76.

35. cf. Richard Johnson, The perversity of Human Rights Watch on Rwanda, manuscrit inédit, en cours de traduction en français, à paraître aux éditions Izuba.

36. Hannah Arendt, 1964 « Responsabilité personnelle et et régime dictatorial », in Responsabilité et jugement, Paris Payot, 2003, p. 68.

37. Intambara : « la guerre » ; intambara yo muri 94 : « la guerre de 94 » ; isubiranamo ry’amoko : « lutte/querelle inter-ethnique » ; isubiranamo ry’abaturage : « la guerre civile » ; ubushyamiranebw’amoko : « conflit inter-ethnique ; itsembatsembana ry’amoko : « l’extermination mutuelle entre ethnies » ; ubwicanyi bwo mu Rwanda : « Les tueries qui ont eu lieu au Rwanda » ; itsembatsemba : « l’extermination » ; itsembabwoko : « l’anéantissement d’un groupe » ; itsembabwoko n’itsembatsemba : « « l’extermination d’une ethnie (sous-entendu tutsi) et les massacres (sous-entendu des Hutu dit modérés) » ; itsembabatutsi : « extermination des Tutsi » ; ibyabaye muri 1994 ni amahano : « les tueries qui ont eu lieu au Rwanda » ; ibyakozwe muri 94 : « Ce qui a été fait en 1994 » : ishyano : « abomination monstrueuse », amarorerwa : « malheur sidérant devant lequel on reste impuissant » ; amahano : « des horreurs inouïes » ; akaga : « situation malheureuse », « agahomamunwa » : « chose ahurissante » ; jenoside yakorewe abanyarwanda : « le génocide contre les Rwandais » ; jenocide y’Abahutu n’Abatutsi : « le génocide des Hutu et des Tutsi » ; jenoside y’Abahutu : le génocide des hutu » ; « jenoside yo mu 1994 » : « le génocide de 1994 » ; jenocide y’abatutsi : « génocide des Tutsi » ; jenoside yakorewe Abatutsi ou jenoside yibasiye Abatutsi : « génocide perpétré contre les Tutsi »... Le lecteur trouvera une analyse de l’usage et la fonction de la plupart de ces mots et expressions dans Évariste Ntakirutimana, « Les mots pour le dire et les enjeux derrière », Francophilia, Journal of Interdisciplinary Studies, vol, 1, n° 1, spring 2011, pp.49-60.

38. Assumpta Mugiraneza, « Négationnisme au Rwanda post-génocide », Revue d’histoire de la Shoah, n° 190 « Rwanda Quinze ans après Penser et écrire l’histoire du génocide des Tutsi », janvier juin 2009, pp. 285-347.

39. Entretien avec Jeanne Uwimbabazi, propos recueillis par Ève Bonnivard, dans le cadre d’un dossier intitulé « Frères Arméniens, frères tutsi, frères humains », L’Arche, n° 554, avril 2004.

40. Hannah Arendt, 2003, Responsability and judgment, New York, Schocken Books, édition etablie par Jérome Khon, traduction française, 2005, Responsabilité et jugement, Paris, éditions Payot et Rivages.

41.Roland Junod, enseignant-formateur en travail social, HETS-IES et collaborateur du Centre de Gestion des Conflits (CCM) de l’Université Nationale du Rwanda, Courier en date du 3 mars 2013.

42. Ce travail a notamment été entrepris par l’Association GAERG : Groupe des Anciens Etudiants Rescapés du Génocide.

43. Hannah Arendt, Préface du texte « L’antisémitisme », Les origines du totalitarisme Eichmann à Jérusalem, ed. Gallimard, coll. Quarto, p. 184.

Les auteurs

Pour parer à l’inflation des tentatives falsificatrices des nouveaux assassins de la mémoire, Josias Semujanga et Jean-Luc Galabert ont fait appel aux plus éminents experts du négationnisme du dernier génocide du XXe siècle.

Philippe BASABOSE – Jean-Damascène BIZIMANA – Virginie BRINKER – Véronique CHELIN – Catherine COQUIO – Alexandre DAUGE-ROTH – Jean-Luc GALABERT – Eric GILLET – Jean-Paul GOUTEUX – José KAGABO – Faustin KAGAME – Jean-Marie KAYISHEMA – Jean MUKIMBIRI – Tom NDAHIRO – Jean NDORIMANA – Eugène NSHIMIYIMANA – Évariste NTAKIRUTIMANA – Michael RINN – Catalina SAGARRA – Josias SEMUJANGA – Yves TERNON


 

Josias Semujanga est professeur de littérature et théories littéraires au département des littératures de langue française à l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur les littératures francophones, les théories transculturelles, les récits de génocide et l’histoire des idées en Afrique.

Parmi les principaux ouvrages qu’il a publié ou codirigé, on peut citer :

Le Manifeste des Bahutu et la diffusion de l’idéologie de la haine au Rwanda (1957-2007), 2010 ; Le génocide, sujet de fiction ? 2008 ; Le témoignage d’un génocide ou les chatoiements d’un discours indicible, 2007 ; Ahmadou Kourouma ou l’écriture comme mémoire du temps présent, 2006 ; Les formes transculturelles du roman francophone, 2004 ; La rumeur (2004) ; Origins of the Rwandan Genocide, 2003 ; La réception des littératures francophones 2003 ; La littérature africaine et ses discours critiques (2001 ; Dynamiques des genres dans le roman africain. Éléments de poétique transculturelle,1999 ; Les Récits fondateurs du drame rwandais, Discours social, idéologies et stéréotypes, L’Harmattan, 1998 ; Configuration de l’énonciation interculturelle dans le roman francophone,1996 ; La représentation ambiguë (1995) , Les littératures francophones d’Afrique et des Antilles, 1995.

Jean-Luc Galabert est l’auteur du livre Les enfants d’Imana, histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien. Psychologue, diplômé en Anthropologie Sociale et Historique et en Ethnopsychiatrie, Jean-Luc Galabert a séjourné et travaillé au Rwanda à plusieurs reprises en tant que psychologue et enseignant. Jean-Luc Galabert est éditeur (Izuba éditions) et collabore régulièrement à la revue La Nuit Rwandaise, dont il est membre du comité de rédaction.

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi

25.00 TTC

Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi est un antidote au poison de la négation.

C’est un outil indispensable à tous ceux qui veulent préserver la portée politique et le pouvoir d’interrogation de notre humanité que portent le travail de mémoire et d’histoire des génocides.

Pour parer à l’inflation des tentatives falsificatrices des nouveaux assassins de la mémoire, Josias Semujanga et Jean-Luc Galabert ont fait appel aux plus éminents experts du négationnisme du dernier génocide du XXe siècle.

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Description du produit

Le génocide et sa négation sont structurellement liés. Avant d’être accompli, le projet génocidaire est dissimulé ; pendant son accomplissement, la réalité de l’extermination est démentie ; après avoir été perpétré, la nature même du génocide est déniée.

Après le génocide des Arméniens, des juifs et des Tziganes, celui des Tutsi du Rwanda confirme cette règle.

Pour parer à l’inflation des tentatives falsificatrices des nouveaux assassins de la mémoire, Josias Semujanga et Jean-Luc Galabert ont fait appel aux plus éminents experts du négationnisme du dernier génocide du XXe siècle.

Plus d'informations sur le livre

Leurs contributions permettent d’en comprendre les différentes facettes : sa genèse, ses procédés, ses motivations, ses déclinaisons, ses médias, ses conséquences, ses acteurs et ses relais. Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi est un antidote au poison de la négation.

C’est un outil indispensable à tous ceux qui veulent préserver la portée politique et le pouvoir d’interrogation de notre humanité que portent le travail de mémoire et d’histoire des génocides.

Bandeau - Faire face au négationnisme

Avec les contributions de :

Philippe BASABOSE – Jean-Damascène BIZIMANA – Virginie BRINKER – Véronique CHELIN – Catherine COQUIO – Alexandre DAUGE-ROTH – Jean-Luc GALABERT – Eric GILLET – Jean-Paul GOUTEUX – José KAGABO – Faustin KAGAME – Jean-Marie KAYISHEMA – Jean MUKIMBIRI – Tom NDAHIRO – Jean NDORIMANA – Eugène NSHIMIYIMANA – Évariste NTAKIRUTIMANA – Michael RINN – Catalina SAGARRA – Josias SEMUJANGA – Yves TERNON

Information complémentaire

Poids 0.6 kg
Dimensions 2.6 x 16 x 24 cm

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Une réflexion au sujet de « Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi »

  1. I am fully aware of Prof. Schabas’ views on the correlation betewen direct and public incitement to commit genocide as an inchoate crime on one side and instigation to genocide as a mode of criminal participation on another. Clearly, the ICTR Trial Chamber in Bikindi relied on the former, and, to my opinion, had good reasons for this.

    In order to treat the acts perpetrated by Bikindi as ordinary incitement (or instigation) as proposed by Professor Schabas, the Prosecutor would need to prove that « the participation of the accused must have directly and substantially affected the commission of the crime » (ICTY in Tadic) the requirement that does not exist in the crime of DPI to genocide. Since DPI to genocide is a crime per se, it is irrelevant whether genocide in fact took place. Simple occurrence of genocide, however, does not deprive specific acts of their legal qualification as DPI to genocide automatically, but only if it has been proven that the acts of instigation substantially and directly contributed to the commission of genocide.

    If not, the acts will remain DPI to genocide even when actual genocide took place. The wording of the judgment, although highly problematic in some of its aspects, does not suggest that the Trial Chamber relied on the causal link betewen the incitement and the commission of genocide.

    In fact, the Chamber stated that « based on the words he proffered and the manner he disseminated his message » Bikindi committed DPI to genocide, thus grounding its finding solely on the acts perpetrated by the accused and without entering into discussion about possible impact of his words.

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