Couverture des Enfants d'Imana

Les enfants d’Imana

L'Histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien

Les enfants d'Imana, histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien
Un livre de Jean-Luc Galabert

 

La déconstruction des clichés liés à l'histoire précoloniale et une appréhension intelligente du patrimoine immense des sources orales de l’histoire du pays des mille collines donne naissance à un portrait foisonnant et sensible des relations sociales, économiques, culturelles et politiques au sein de l’espace rwandais ancien.

L’auteur restitue avec finesse les dynamiques de leurs évolutions historiques avant 1900.

Le lecteur curieux de cette histoire ressort de ce livre ravi, avec le sentiment d’avoir fait un passionnant périple dans le temps accompagné par un guide érudit et pédagogue.

16 x 24 cm – relié - 596 pages
Iconographie : 34 cartes, 15 tableaux ; 101 illustrations
Index des lieux, (150 entrées), des noms de personnes (271 entrées), des lignages (79 entrées)

Fiche technique

Les enfants d'Imana, histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien
Auteur : Jean-Luc Galabert
Coll. : Essais
Rayon : Histoire africaine (2110)
Sortie : 5 juin 2014
16 x 24 cm – relié - 596 pages

ISBN: 978-2-84405-248-3

Iconographie : 34 cartes, 15 tableaux ; 101 illustrations
Index des lieux, (150 entrées), des noms de personnes (271 entrées), des lignages (79 entrées)

Nouvelle édition revue et augmentée !

Entièrement revu et augmenté de trois chapitres inédits, ce livre richement illustré vous fait parcourir l’histoire de la société rwandaise avant sa transformation sous l’emprise de la colonisation.

Préface d'Antoine Mugesera

« Les Enfants d’Imana » : un très bon titre pour un très bon livre, dirions- nous ! Imana signifie en langue rwandaise le « Dieu de nos pères » comme l’a un jour écrit un auteur Rwandais[1].

Imana est le dieu du Rwanda et du peuple rwandais, les Banyarwanda.

C’est ce dieu qui, le jour comme la nuit, veille depuis les temps immémoriaux au destin de ce peuple qui se croyait en être son protégé préféré. Ce dernier était même convaincu que quelles que soient les occupations journalières de cet Imana, il devait chaque jour, le soir tombé, venir passer la nuit au Rwanda auprès de son peuple bien-aimé.

Jean- Luc Galabert, auteur de ce livre, après l’avoir consacré au Pays des Enfants d’Imana dont il a voulu comprendre l’âme profonde, a eu le bonheur de lui conférer ce magnifique titre.

Cet auteur, on le sent du premier coup d’œil, a abordé ce peuple avec beaucoup de sympathie si ce n’est avec amour et amitié. Cette prédisposition, couplée à une approche rigoureuse, a produit cet excellent livre dont nous voulons dire ici notre grande appréciation.

Pour comprendre l’âme du peuple rwandais, l’auteur en a exploré les coins et recoins, et en a découvert le fond avec ses multiples facettes, dont il nous livre ici la synthèse. Le sous-titre en donne le contenu : il s’agit bel et bien de l’Histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien. La recherche est partie de loin : des âges de la pierre et du fer, ancien et récent, des mythes et légendes, des mémoires du passé et des poèmes lointains, en passant par les différentes étapes de formation de ce Pays et de son peuplement, et de la formation des cycles de ses rois mythiques et historiques.

L’auteur a voulu tout savoir de ce Rwanda ancien, tellement ancien que le nom Rwanda n’existait pas encore.

Il a alors interrogé avec minutie et intelligence tous les apports connus jusqu’à ce jour : l’archéologie, la linguistique, l’industrie et les techniques traditionnelles, les sources orales et les traditions de la cour, les récits historiques et les généalogies dynastiques, les codes ésotériques et les poésies de tout genre, les traditions populaires et les sources modernes écrites. Il a revisité les traditions orales, les organisations claniques, y compris même les origines et la signification des termes hutu, twa et tutsi. Il a questionné l’imaginaire culturel rwandais et a cherché à comprendre le lien existant entre les mondes visibles et invisibles dans ce qu’on peut appeler la religion traditionnelle du Rwanda ancien.

L’auteur est sorti des chemins battus, et il est parvenu à déconstruire l’ethnohistoire et ses schémas, montés à partir des récits des premiers explorateurs de la fin du XIXe siècle et des ethnologues et missionnaires du début du siècle dernier, dont la rencontre avec les rwandais n’a pas été du tout heureuse.

Jean-Luc Galabert est parvenu à sortir l’histoire et la culture du peuple rwandais des pièges et des mythes hamitico-bantou, des races, des dates d’arrivée et des soi-disant origines différentes. Il a restitué à ce peuple sa véritable identité, celle d’un peuple homogène, qui s’est créée au fur et à mesure des siècles, au carrefour de plusieurs civilisations venant aussi bien de l’Est que de l’Ouest de cette Afrique interlacustre.

Malgré l’horrible génocide survenu, l’auteur a cherché à comprendre ce qu’il appelle « les matrices du lien social rwandais », ainsi que les fondements de l’ethos et de la cohésion sociale traditionnelle. Il a scruté du côté des valeurs, des échanges et des interdits sociaux. Il est parvenu à identifier les meilleures valeurs de référence qui cimentaient la cohésion sociale et constituaient l’éthique sociale de ce peuple multiséculaire. Il a découvert, au travers des échanges, les liens de solidarité socio-économiques qui structuraient les rapports sociaux avec leurs multiples facettes tantôt conviviales et tantôt contraignantes, tout aussi bien horizontales que verticales.

Allant plus loin, l’auteur a décelé la dialectique du pouvoir autour duquel ce peuple s’est organisé : le livre en décrit les fondements, la légitimité et les différents modes d’organisation et de fonctionnement, ainsi que les multiples institutions qui le structuraient. Il a même cherché à comprendre le mode de gestion des conflits, des tensions, des violences et des inégalités. Il a découvert les mécanismes de gestion des antagonismes à travers ce qu’il appelle « les principes de régulation » des conflits. Il en démontre les voies et les moyens jusque et y compris les voies de la réconciliation des gacaca et de la palabre.

On le voit : ce livre sort des sentiers battus.

Il porte un regard nouveau sur l’histoire du Rwanda ancien, de sa population et de son peuplement. Il coupe court et met fin à l’histoire de l’École coloniale et post-coloniale telle qu’enseignée jusqu’à ce jour. Son approche est toute originale : il se base sur une approche multidisciplinaire et réintègre, comme déjà dit, toutes les données de recherches récentes portant sur l’Afrique interlacustre. L’apport et la complémentarité de plusieurs disciplines en donnent un éclairage tout nouveau. Ils tiennent compte des données de la vie réelle, matérielle et socioculturelle telle que vécue par les anciens peuples de cette aire culturelle. Il réintègre même les clans auxquels il reconnaît un rôle et une dimension jusqu’ici négligée.

En fait le livre réajuste et rééquilibre les données de base devant servir à la réécriture de l’histoire et de la culture du peuple rwandais : ces dernières s’inscrivent dans la longue marche de peuplement de toute la région des Grands Lacs africains. L’histoire sociale et culturelle de cette région provient de plusieurs apports venant aussi bien de l’ouest que de l’est, du sud que du nord africains. La région dite interlacustre est fondamentalement un carrefour de plusieurs civilisations qui se sont superposées pour finalement s’interpénétrer et donner vie à la réalité actuelle « bantouisée ».

Ce livre a l’avantage de ne pas être à thèse, c’est une synthèse qui n’est pas un point final mais un début d’une histoire qui s’écrira tout au long de ce XXIe siècle. Ce sera une histoire libérée des pesanteurs du passé. Ce passé, qui a fait tant de mal au peuple rwandais jusqu’à lui infliger le génocide des Tutsi de 1994, était parti de fausses hypothèses qui, manipulées par des politiciens irresponsables, ont conduit à la catastrophe.

Ce tort est enfin réparé.

Nous voudrions dire merci à Jean-Luc Galabert d’y avoir contribué et de faire désormais partie des auteurs pionniers qui écrivent aujourd’hui la toute première page de notre véritable histoire.

C’est le début du commencement.

Nous ne pouvons que remercier sincèrement l’auteur et recommander ce livre aussi bien aux chercheurs qu’aux simples lecteurs, surtout aux rwandais et aux amis de ce Pays, le Rwanda, qui est la grande maison commune des « Enfants d’Imana ».

Merci beaucoup à l’auteur pour sa contribution réellement profonde et libératrice.

Antoine Mugesera


Notes :

[1] - Bernardin Muzungu, o.p., Le Dieu de nos pères, I. Les sources de la religion traditionnelle du Rwanda et du Burundi, Presses Lavigerie, Bujumbura ,1974.

PARTIE I : IMAGINAIRE OCCIDENTAL ET DECOUVERTE DU RWANDA

• La rencontre de deux mondes

• Sources et matériaux des études rwandaises

PARTIE II : CADRE NATUREL ET PEUPLEMENT DE L’AIRE RWANDAISE

• Cadre naturel de l’aire rwandaise

• Le Rwanda au sein de l’Afrique des Grands Lacs

• Singularité et diversité de l’Afrique des Grands Lacs

• Homogénéité et pluralité linguistique

• Situation géo-historique du Rwanda

• Diversité écologique, culturelle et sociale du Rwanda

Plateau Central

La crête Congo-Nil

Littoral du Lac Kivu

La chaîne volcanique des Virunga

Plateaux Orientaux

Bassin de l’Akanyaru et l’Akagera

Situation démographique régionale au début du XXe siècle

Peuplement ancien

« Les âges de la pierre »

« Les âges du fer »

Peuplement récent

• Mise en valeur du territoire

PARTIE III : MEMOIRE ET HISTOIRE DANS LES TRADITIONS RWANDAISES

• Chroniques rwandaises mythiques et historiques

Ubucurabwenge : « la forge de l’intelligence »

Cycle des Ibimanuka « Ceux qui sont tombés du ciel »

Cycle des Abami b’Umushumi « souverains de la Corde »

Cycle des Abami b’Itekerezo « souverains des récits historiques »

Poèmes dynastiques à vocation mémorielle Ibisigo

Ibitekerezo : une réflexion sur l’histoire

Évolution du corpus des ibitekerezo

• Chronique des règnes des souverains historiques

Chronique des rois du premier cycle : de Ruganzu à Mibambwe Mutabazi

Légende du Rwanda initial « Urwanda rugari rwa Gasabo »

Les invasions Banyoro

• Chronique des rois du deuxième cycle : de Ndahiro Cyamatare à Mibambwe II Gisanura

• Chronique des rois du troisième cycle : de Mazimpaka à Rutarindwa

• Chroniques du XVIIIe siècle 146 Chroniques des bami du XIXe siècles

PARTIE IV LES MATRICES DU LIEN SOCIAL

• Identifications occidentales et identificateurs rwandais

• Urugo : L’enceinte familiale

• Le lignage inzu

• Le lignage umuryango

• Le lignage Ishyanga

• Les organisations claniques amoko

Origines des organisations claniques

• Paysage clanique de l’Afrique des Grands Lacs

Paysage clanique rwandais

• Hutu, Tutsi et Twa

Extension du phénomène Hutu-Tutsi-Twa

• Hutu, Tutsi et Twa dans les traditions orales

Sabizeze-Kigwa et les Ibimanuka

Gahutu, Gatutsi et Gatwa

• Traditions orales et peuplement du Rwanda

Hutu, Tutsi et Twa dans les rituels royaux « ubwiru »

Hutu, Tutsi et Twa dans les adages et les récits populaires

• Hypothèses sur les origines et l’évolution des termes Hutu, Tutsi et Twa

Origine et évolution du terme « Twa »

Origine et évolution des termes « Tutsi » et « Hutu »

PARTIE V : FONDEMENTS DE L’ETHOS RWANDAIS ET DE LA COHESION SOCIALE

• Cosmogonie rwandaise

• Espace et temps dans l’imaginaire rwandais

• Calendrier de l’année traditionnelle

Saisons et lunaisons traditionnelles

Umuhindo : la petite saison des pluies

Urugaryi : la courte saison sèche ou semi sèche

Itumba ry’amasaka : la grande saison des pluies

Icyi ou Iki la grande saison sèche

• Liens entre les mondes visibles et invisibles

• Imana

• Culte des ancêtres : uguterekera

• Culte de Ryangombe et des imandwa

• Interdits, prescriptions et coutumes

• Valeurs de référence et éthique sociale du Rwanda

Ubupfura

Ubwenge

Ubumwe

Umutima

Ubugabo

Une philosophie de l’Être en relation

• Liens sociaux

• Ubuvandimwe : Liens familiaux et lignagers

Sociabilité des âges de la vie

L’itorero : un lieu original d’apprentissage

• Rapports de genres

• Liens de proximité - ubuturanyi et ubusabane

• Transactions et échanges

• Échanges de proximité

Abacuzi : fondeurs et forgerons

Ababumbyi : les potiers

Abahazi et Abakannyi : peaussiers et tanneurs

Ababaji : les boisseliers

• Termes des échanges

Échanges intra-régionaux

Échanges inter-régionaux

Centres d’échanges amaguriro

Commerce de longue distance

• Liens économiques et usages fonciers

Ubukonde

Isambu

Ibikingi

• Liens de clientèle pastoraux : ubugabire, ubuhake

• Évolution des formes de l’ubuhake

• Pouvoirs et instruments du contrôle social

• Dialectique des pouvoirs instrumentaux et créateurs

Fondement de la légitimité des bami

• Modèles d’organisations politiques et rituelles dans l’espace rwandais

• Institutions rituelles nyiginya : Le code Ubwiru

• Institutions royales : La cour : Ibwami

• Institutions administratives : Pays, régions, districts

• Institutions militaires : « armées sociales » ingabo et armées bovines

Évolution de l’institution militaire nyiginya

Introduction du recrutement par classe d’âge

Conscription héréditaire

Créations de camps permanents aux frontières

Fonction sociale politique et administrative des armées

PARTIE VI : CONFLITS ET ELABORATION DES TENSIONS

• Examen des hypothèses sur les origines des conflits

• Migrations

• Litiges fonciers

• Richesse et pauvreté

• Esclavage et dépendance servile

• Ikoro : inégalités et fiscalité

• Expressions de la violence, conciliations et régulations traditionnelles

• Violence du pouvoir

• Urugomo : Les luttes pour le pouvoir

• Intambara : « La Guerre »

• Imaginaire et identité guerrière

• Principes de régulation des conflits

• Kwiyunga : « la réconciliation »

• Guca urubanza : Trancher la palabre

• Rôle du mwami dans l’exercice de la justice

• La justice sur l’herbe : agacaca

Conclusion

• Notes sur la démarche

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

Cartes

Tableaux

Photographies, dessins et croquis

Noms de lieux

Noms propres

Peuples, clans et lignages cités

ANNEXES

• I. Tableau des types de traditions orales rwandaises

• II. Liste chronologique des poèmes dynastiques

• III. Ubucurabwenge Généalogie des souverains nyiginya

• IV. Chronologie et titulatures interlacustres

• V. Royaumes et domaines claniques proto-rwandais

• VI. Expansion du royaume Rwanda

Rwanda initial

Expansion du royaume Nyiginya XVIIe – XVIIIe siècle

Expansion du royaume Nyiginya XVIIIe – XIXe siècle

• VII. Amezi y’ikinyarwanda « Les lunaisons du Rwanda »

Note de l’auteur sur sa démarche de recherche

 

Le portrait historique et dynamique du Rwanda ancien, brossé dans le livre Les enfants d’Imana n’a pas été reconstitué par un historien.

Ma formation est celle d’un psychologue, diplômé en ethnopsychiatrie et en anthropologie sociale et historique.

Ma pratique professionnelle et ma vie personnelle m’ont sensibilisé à l’histoire des personnes et aux effets et aux résonances de l’histoire collective sur les vies individuelles.

Pour un psychologue, les mots sont d’une importance particulière ; ils ne sont pas de simples médias de communication mais des matrices de l’imaginaire, de la sensibilité, des liens avec les autres.

 

Nos langues maternelles forment nos univers de sens, ils sont les dépositaires d’une histoire collective qui nous a précédée et qui nous oblige.

En d’autres termes, les mots de nos langues maternelles forment nos univers de sens, ils sont les dépositaires d’une histoire collective qui nous a précédée et qui nous oblige.

Ma pratique professionnelle avec des personnes de culture et de langue différentes des miennes, m’a conduit également à me départir de l’illusion de comprendre l’autre à partir de mon propre système de référence et de ma propre langue.

« Comprendre » l’autre présuppose une suspension de son cadre de référence, des significations immédiatement disponibles qui viennent immanquablement faire écran aux significations que mobilisent la langue de l’autre.

C’est averti de ces pièges que j’ai entrepris de lire l’immense bibliothèque des études rwandaises et surtout des traditions orales profuses du "pays des mille collines" rwandaises. Me familiariser avec la langue rwandaise fut donc un détour indispensable pour pouvoir ouvrir les portes de l’imaginaire fondateur rwandais et permettre aux mots des récits historiques, des poèmes, des contes, des rites... de déployer leurs univers de sens et leur contextes d’actualisation.

Une version tronquée et réductrice de l’histoire du Rwanda ancien

Cette attention aux mots et à ce qu’ils sédimentent de l’histoire collective n’échappera pas au lecteur. Principe de précaution initial, l’attention que je portais spontanément aux mots et aux textes kinyarwanda s’est redoublée dès lors que j’ai perçu à quel point les traductions des sources orales rwandaises qui ont longtemps fait autorité véhiculaient une version tronquée et réductrice de l’histoire du Rwanda ancien.

Ce faisant, je me suis surpris à découvrir que si la traduction est un enjeu majeur pour la compréhension d’une société étrangère, ce n’est pas simplement parce qu’il s’agit d’une activité scientifique qui se doit d’être rigoureuse, mais parce qu’il s’agit aussi d’un acte politique.

Les traductions successives du mot ubuhake et des mots qui sont associés à cette pratique illustrent de manière édifiante ce constat.

C’est pourquoi je prends cette traduction comme exemple de la méthode de travail à laquelle je me suis astreint :

Le terme kinyarwanda ubuhake qui désigne une forme de lien d’obligation réciproque entre un donneur et un receveur de bovin a été traduit diversement en Français. Ainsi, le prêtre historien érudit rwandais Alexis Kagame[1] lui donna le sens de « servage pastoral » ; le chanoine Louis de Lacger[2] celui de « recommandation » ; Filip Reyntjens[3] choisit, lui, le terme de « clientélisme pastoral ». Les termes retenus dénotent le paradigme de l’analyse par chacun fait de ce « lien » complexe, tout à la fois social, économique et politique.

Le choix de « servage » renvoie à une lecture « féodale » de la société rwandaise ; il induit la contiguïté des termes « dépendance », « assujettissement », « obligation ». Celui de « clientélisme » dénote plutôt une pratique démagogique où le sens de l’asservissement et de la recherche de pouvoir est plus prononcé que celui de la recherche de protection.

Le mot « recommandation » met en avant le type de lien contractualisé par les partenaires et semble plus neutre. Mais le commentaire du Chanoine de Lacger, promoteur de cette traduction, montre que ce choix était lui aussi inspiré par l’emploi de ce terme au Moyen-Âge occidental. Ainsi, de Lacger écrivait-il que « Guhakwa (recommander) est l’acte par lequel un solliciteur – umuhakwa, conscient de sa faiblesse et de son isolement, demande à un fort de le protéger. L’effet de cette requête – ubuhake - si elle est agréée, est de faire du protecteur, le « seigneur » shebuja d’un « vassal » umugaragu. »[4] Au terme de son commentaire, Louis de Lacger voyait dans la vache « un fief » que le « seigneur-shebuja » remettait au « vassal-umugaragu » qui se recommandait à lui.

Quand on sait que l’ubuhake fut l’un des principaux motifs avancés par les protagonistes de la chute de la monarchie rwandaise qui tous passèrent par l’école des Pères Blancs, auto-institués historiographes et ethnographes du Rwanda, on mesure l’enjeu de l’interprétation et de la traduction du lexique rwandais.

La traduction est ainsi un acte politique de mutilation culturelle

La traduction est ainsi un acte politique de mutilation culturelle lorsqu’elle déleste les signifiants d’une langue des énoncés effectivement produits par les locuteurs et de leurs contextes mythiques, rituels, sociaux, affectifs, etc. Dans une situation de domination politique juridique, dans un contexte où les statuts de l’oral et l’écrit sont inégaux et où les rapports de forces symboliques dévalorisent le premier, et enfin dans une situation de monopole de l’enseignement par les autorités coloniales et missionnaires, on imagine sans un grand effort la puissance performative de la traduction et ses effets jusque dans la construction de la conscience de soi, dans l’appréhension de l’histoire collective et dans la perception de son environnement.

Si nous reprenons notre exemple initial, mutiler le vocable ubuhake en occultant ses contextes et ses textes, le traduire par « servage » c’est le priver de sa polysémie propre ; c’est l’inscrire dans un imaginaire historique singulier et « innocemment » lui assigner prophétiquement une destinée mortifère. Le servage appelle la révolte du serf. Et de fait, la « révolution sociale assistée » de 1959-1961, décalque imaginaire de la révolution française de 1789, se fera dans le sang.

Or, ubuhake signifie littéralement « la crue de la vache », celle-ci étant assimilée à la fécondité de la vie. Édouard Gasarabwe souligne que la fécondité dont il est ici question « renvoie dans sa traduction spirituelle, à la puissance de l’esprit du don. Ubuhake dérive du verbe guhaka qui signifie à la fois « porter » en parlant de la vache, et « parrainer » un receveur de bovins. »

L’ubuhake est un lien contractuel qui dès l’origine agrège plusieurs dimensions : sociale, économique, politique, spirituelle, il s’inscrit dans une logique de réciprocité de don et de contre-don visant à assurer un équilibre social.

Si l’ubuhake crée un lien hiérarchisé entre un donataire et un obligé, ce lien ne peut être fait qu’entre personnes qui reconnaissent mutuellement leur dignité de partenaire dans le don. Cette qualité est appelée umuhana en kinyarwanda. Édouard Gasarabwe analyse ce terme umuhana de la façon suivante[5] :

U-mu est un indicateur de classe grammaticale (il s’agit ici de la classe « humain ») ; ha est la racine du verbe « donner » ; na est la particule qui exprime la réciprocité à la fin des verbes et l’association entre les termes indépendants. L’umuhana, comme le dit son nom, signifie donc « le partenaire », « celui avec qui on échange des dons »[6] et avec qui on peut partager la bière.
Entre le donateur shebuja et le receveur umugaragu de la première vache umunyafu se tisse un lien filial dont la langue garde la trace puisque le mot shebuja (se-buja) signifie littéralement « Père en matière d’ubuja ». On est père de quelqu’un par ou dans l’ubuja. Or en kirundi le verbe « kuja »[6] « a le sens de « faire par contrat, par entente, par accord. »

Ainsi umugaragu habituellement traduit par « vassal » ou « client » serait mieux rendu par « fils social ».

Cette traduction reflète avec plus de justesse l’imaginaire familial qui empreint les relations sociales rwandaises.

A ce fils social affligé par un malheur, son shebuja pourra lui remettre une vache qui, dans cette situation, porte un nom singulier : inshumbushanyo qui dérive du verbe gushumbusha : « renvoyer ; retourner » et agrège l’idée de contre-don et d’obligation morale de soutien.

On voit donc que la langue et sa traduction, le déploiement ou l’occultation de tout ou parties des textes et contextes des signifiants sont à la fois les produits et les producteurs d’histoires humaines très différentes les unes des autres.

A elle seule, la langue ne donne évidemment pas la clé de l’histoire d’une communauté linguistique. Elle garde la trace et sédimente en son sein des processus de longue durée dont les formes d’actualisation doivent être élucidées. Les formes d’énonciation doivent être mises en rapport avec d’autres types de traces historiques.

En matière d’ubuhake, le lexique des formes d’échanges pastoraux pouvait être croisé avec des chroniques familiales, des enquêtes foncières, la description des rites associés aux pratiques d’échange de bovins.

La mise en relation des informations de nature et de sources diverses permet d’ouvrir la possibilité de valider des hypothèses sur les formes d’actualisations et les évolutions des pratiques sociales concrètes.

D’une manière générale, le repérage des récurrences des écrins linguistiques, rituels, symboliques qui forment le substrat des pratiques concrètes permet de mettre à jour l’imaginaire fondateur des relations sociales qui obligeait les Rwandais anciens et dessinait l’éventail des possibles dans la vie de chacun.

Jean-Luc Galabert


 

Notes :

1. A. Kagame, 1975, abrégé p. 210 .

2. L. De Lacger, 1939, Le Ruanda ancien, p. 51 .

3. P. Reyntjens, Pouvoir et droit au Rwanda, 1985, p. 70.

4. L. De Lacger, 1939, op. cit. p. 52.

5. Edouard Gasarabwe, Le geste Rwanda, Edition 10/18, 1978

6. F.M.Rodegem, Dictionnaire Rundi-Français,Tervuren (Belgique),1970.

L’auteur

Jean-Luc Galabert est l’auteur du livre Les enfants d’Imana, histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien.

Il a édité, avec Josias Semujanga, l’ouvrage Faire face au négationnisme du génocide des Tutsi, aux éditions Izuba.

Psychologue, diplômé en Anthropologie Sociale et Historique et en Ethnopsychiatrie, Jean-Luc Galabert a séjourné et travaillé au Rwanda à plusieurs reprises en tant que psychologue et enseignant.

Jean-Luc Galabert est éditeur (Izuba éditions) et collabore régulièrement à la revue La Nuit Rwandaise, dont il est membre du comité de rédaction.

Les enfants d’Imana

30.00 TTC

Les enfants d’Imana, Histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien

Nouvelle édition revue et augmentée !

Les préjugés ont la vie dure. Encore plus au sujet de l’Afrique, et notamment sur le Rwanda. Deux ethnies, les Hutu et les Tutsi, s’y affronteraient depuis des temps immémoriaux. Le génocide des Tutsi, qui laissa le monde médusé en 1994, serait donc le dernier avatar de cette haine ancestrale.

L’histoire de ce génocide, désormais documentée, a démontré l’implacable construction idéologique, coloniale puis post-coloniale, qui a abouti au dernier génocide du XXème siècle.

Mais qu’était le Rwanda avant l’arrivée des Européens ?

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Description

Les enfants d'Imana, Histoire sociale et culturelle du Rwanda ancien

Un livre de Jean-Luc Galabert

Nouvelle édition revue et augmentée !


Entièrement revu et augmenté de trois chapitres inédits, ce livre richement illustré vous fait parcourir l’histoire de la société rwandaise avant sa transformation sous l’emprise de la colonisation.

La déconstruction des clichés liés à l'histoire précoloniale et une appréhension intelligente du patrimoine immense des sources orales de l’histoire du pays des mille collines donne naissance à un portrait foisonnant et sensible des relations sociales, économiques, culturelles et politiques au sein de l’espace rwandais ancien.

L’auteur restitue avec finesse les dynamiques de leurs évolutions historiques avant 1900.

Le lecteur curieux de cette histoire ressort de ce livre ravi, avec le sentiment d’avoir fait un passionnant périple dans le temps accompagné par un guide érudit et pédagogue.

16 x 24 cm – relié - 596 pages
Iconographie : 34 cartes, 15 tableaux ; 101 illustrations
Index des lieux, (150 entrées), des noms de personnes (271 entrées), des lignages (79 entrées)
ISBN: 978-2-84405-248-3


Les préjugés ont la vie dure. Encore plus au sujet de l’Afrique, et notamment sur le Rwanda. Deux ethnies, les Hutu et les Tutsi, s’y affronteraient depuis des temps immémoriaux. Le génocide des Tutsi, qui laissa le monde médusé en 1994, serait donc le dernier avatar de cette haine ancestrale.

L’histoire de ce génocide, désormais documentée, a démontré l’implacable construction idéologique, coloniale puis post-coloniale, qui a abouti au dernier génocide du XXème siècle.

Mais qu’était le Rwanda avant l’arrivée des Européens ?

A travers l’indispensable travail du chercheur Jean-Pierre Chrétien, L’Afrique des Grands lacs, 2000 ans d’histoire, on en sait beaucoup plus sur l’historicité rwandaise, et notamment sur le mythe des « Hamites », colporté par l’imaginaire des explorateurs, faisant des Tutsi des demi-blancs, envahisseurs venus d’Abyssinie.

Jean-Luc Galabert déconstruit les mythes concernant un pan tout aussi important : la société et la culture rwandaises, en s’écartant des schémas de pensée de l’ethnographie, tout en soulignant, et c’est l’apport principal de cet ouvrage, l’historicité de ces phénomènes.

Fort d’une documentation abondante, l’auteur a pu, sans parti pris, retracer l’histoire sociale et culturelle du pays des mille collines.


Jean-Luc Galabert

Psychologue, diplômé en Anthropologie Sociale et Historique et en Ethnopsychiatrie, Jean-Luc Galabert, a séjourné et travaillé au Rwanda à plusieurs reprises en tant que psychologue et enseignant.

Il collabore régulièrement à la revue La Nuit Rwandaise.

Informations complémentaires

Poids 0.8 kg
Dimensions 2.8 x 16 x 24 cm

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