Couverture du livre de Philibert Muzima, Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms

Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms

Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms

Témoignage d’un survivant
du génocide des Tutsi du Rwanda

Mon père fut emprisonné, torturé et exilé au début des années 60. À son retour au pays, il a vécu dans la peur et l’injustice. En octobre 1990, encore la prison, puis il est tué en avril 94. Mon père est ainsi mort assassiné, avec ma mère, mes quatre sœurs et mes deux frères. Pour quel crime ? Être Tutsi. Ils sont victimes d’un génocide contre les Tutsi du Rwanda. Le Tutsicide. Je survis quant à moi à la décapitation, deux coups de machettes m’ayant fracturé l’os du crâne. Je me vide de mon sang, mais je cours quand même.

Un militaire tire sur moi à l’arme automatique sans m’atteindre. Je m’engage encore dans une course contre la mort. Une meute de Hutu me pourchasse comme un gibier. Ils mettent le feu au buisson qui me cache. Il ne brûle pas. Ils déchaînent alors des chiens entrainés à la chasse pour qu’ils me débusquent et me dévorent. Rien n’est fait. Ils passent la forêt au peigne fin. Ils sont décidés à en finir avec moi, une fois pour toutes. Des cadavres jonchent les rues, le sol est imbibé de leur sang. J’enjambe des morts pour fuir la mort, pour survivre au génocide.

Fiche technique
Auteur : Philibert Muzima
Coll. : Témoignages
Rayon : Mémoires, témoignages, biographies
Sortie : Avril 2016
398 pages
123,5 x 221 mm
Prix : 17 €
ISBN : 979-10-93440-23-1
EAN : 9791093440231

« J’ai forgé le néologisme Tutsicide,
n’en déplaise aux académiciens français. »
Jean-Damascène Ndayambaje.


(...) Ils sont morts. Ils sont morts pour ce qu’ils étaient, non pour ce qu’ils faisaient ou ne faisaient pas. Ils sont morts tout simplement parce qu’ils étaient tutsi. Parce qu’ils ne pouvaient pas ne pas être tutsi. Comment s’en départir ? C’était indélébile. C’était écrit. Sur nos cartes d’identité. Dans nos têtes, à nous, à nous tous, Rwandais.

On ne peut s’affranchir de son être. Nul ne peut nous en affranchir. Être Tutsi en 1994, c’était une damnation. Combien d’enfants, en apprenant qu’ils allaient être tués simplement parce qu’ils étaient tutsi, n’ont-ils pas juré de ne plus l’être, en échange de leur vie ? Sans doute pensaient-ils, innocemment, qu’être Tutsi était quelque chose qu’ils pouvaient s’engager à ne plus faire, comme mentir ou voler.

Je veux témoigner pour ces enfants, nos enfants, car mes enfants aussi ont le droit de savoir. Le droit de savoir pourquoi dans nos familles il y a tant de disparus. Pourquoi je porte des cicatrices qui me balafrent le crâne d’une oreille à l’autre. Pourquoi l’histoire du Rwanda est si entachée de sang. C’est mon devoir. Notre devoir à tous. Car ils ont le droit de savoir.

(...)

Il y a des gens qui disent que pour pouvoir vivre, il faut oublier. Est-ce envisageable ? Sérieusement ? Ceux qui nous demandent d’oublier ne se rendent-ils pas compte qu’ils contribuent malgré eux à la négation du génocide ? Si plus personne ne se souvient, y aura-t-il eu un génocide ? Oublier, n’est-ce pas aussi ouvrir la porte à la récidive ? Ceux qui nous demandent de le faire, pensent-ils vraiment que nous en sommes capables, nous qui avons perdu nos parents, nos frères, nos sœurs, nos voisins, nos collègues, nos amis ? Personne ne peut oublier. Je ne peux oublier que mon corps et mon cœur ont souffert, qu’ils portent les marques du mal et que cela n’est pas et ne sera jamais normal.

Préface

Un autre titre s’ajoute à la liste des récits de témoignage sur le génocide contre les Tutsi. C’est ce que se diront peut-être certains. La logique du déjà vu en amènera peut-être d’autres à saluer Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms par de nombreuses questions. Qu’avons-nous encore à découvrir plus de vingt ans après ? Et surtout après les témoignages de Yolande Mukagasana, Esther Mujawayo, Révérien Rurangwa, Immaculée Ilibagiza, Annick Kayitesi, Vénuste Kayimahe, Consolée Nishimwe, pour ne s’arrêter qu’à ceux-là. Y’a-t-il encore à apprendre après ces films : J’ai serré la main du diable, Tuez-les tous !, Hotel Rwanda, Shooting Dogs, Un dimanche à Kigali, Sometimes in April, 100 Days, etc. ? Après tant d’autres témoignages oraux et écrits, récoltés et disponibles sur la toile ? Après des millions de rapports, des procès tenus à ciel ouvert et auxquels le monde entier fut convié (les fameux gacaca), lesquels rapports ont été archivés et restent accessibles à qui veut les consulter ? Et bien d’autres.

Si vous prenez le présent témoignage pour un titre qui prolonge une liste, détrompez-vous. Rien de tel ! Même la doxa qui veut que chaque rescapé soit un livre ambulant ne suffira pas pour justifier ce livre. Que derrière plus d’un million de victimes qu’aura fait le génocide contre les Tutsi – le tutsicide, comme l’auteur préfère le nommer –, se dessinent autant de destins, tous distincts, auxquels le livre de Philibert Muzima apporte un éclairage particulier.

Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms aurait bien pu s’intituler « Tutsicide : Philibert Muzima conte et compte ses morts ». Au tissu de généralités dont la pensée globalisante entoure le naufrage de 1994 – « environ un million de victimes » auquel le politiquement correct prendra soin d’ajouter, pour le moins, « principalement Tutsi » –, Muzima oppose tout ce que sa mémoire aura gardé des victimes : noms et surnoms, photos, menus détails de leurs vies, du plus cocasse au plus intime, au plus pathétique. Contre le mutisme des chiffres, allié du dessein génocidaire d’effacer les victimes non seulement de l’existence mais aussi de l’avoir-existé, de la mémoire, sa plume nominative redonne de la personnalité, rétablit l’humanité, ramène l’être génocidé à sa vie niée, anéantie.

Le défi, pour une telle tactique, est l’énormité de la tragédie : le « tsunami hutu » – Muzima n’a que faire des bafouillages de ceux qui, soit par calcul politique, soit par stratégie de défense ou de justification, cultivent l’amalgame – a tout emporté sur son passage et aucun coin des Mille collines n’a été épargné. Le lot de la mémoire aussi qui n’est jamais à l’abri de la faillibilité. L’auteur est clairement conscient qu’« un processus de cicatrisation s’opère dans notre cerveau et nous guérit en dépit de notre détermination farouche à vouloir ne rien oublier. »[1] Qu’à cela ne tienne, pour tout ce qui reste dans l’ordre des possibilités, il va aussi loin que possible. De sa tendre enfance à toutes les scènes où sa vie d’avant la fin de son calvaire de 1994 l’avait porté, il essaiera de tout faire revivre.

Récit du génocide contre les Tutsi dans son événementialité et dans ses prédéterminations, Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms est bien plus encore. Le lecteur découvrira les us et coutumes d’un pays, l’âme d’un peuple, qu’il suivra au fur et à mesure de son érosion par l’agent – ô combien nocif ! – du nihilisme génocidaire. De la solidarité inconditionnelle entre voisins, du bonheur des joies simples de la vie en famille – n’entendez pas la famille réduite à la relation de sang mais en tant qu’elle étend ses tentacules partout où l’être humain peut être utile à son semblable –, de l’idylle de l’intime familiarité avec des amis, des amies, des pairs, etc., au vide de tout ce qui est digne de l’homme.

Vacuité qu’accentue la déchirante réalité du génocide contre les Tutsi telle qu’elle ressort de ce livre : « Tous tuaient ». Règle simple. D’une terrifiante simplicité. Règle qui souffre de trop peu d’exceptions pour ne pas se dire absolue. Et là encore ! Cacher Philibert après avoir machetté Déo : drôle de juste ! Aider dans leur fuite une poignée de gens auxquels vous lie l’igihango parce que passer outre le pacte de parrainage du culte des ancêtres tue, atroce et impitoyable, et empocher, pour le service, un bon mille francs, tout en clamant qu’on s’en retourne continuer le « travail ».

Voilà le bel humanisme à la rwandaise, version 1994 ! Aussi l’une des pièces du casse-tête – mieux : du crève-cœur – de la survie de Muzima. Sept jours d’une traversée infernale avant de pouvoir franchir l’Akanyaru et trouver refuge au Burundi. Sept jours qui valent une éternité pour celui qui aura vu les couleurs de la mort. Un peu plus d’un mois au Burundi. Pour découvrir, non sans frémissement, le vrai sens de ces deux mots : l’empathie et son contraire, l’apathie. Environ six semaines avant de retourner au Rwanda et de se rendre compte, à l’arrivée même, qu’il aura « gagné sans victoire ».

Le livre dépeint, sous toutes ses couleurs, la société rwandaise des années qui ont vu naître et grandir l’auteur, société dont le foyer du récit, la région de Mugombwa, ancienne préfecture de Butare, au sud du pays, est, à maints égards, la représentation métonymique. Il l’expose dans toute la vérité de sa quotidienneté : commerce des biens souvent en mal d’équilibre entre le légal et l’illégal, commerce des corps et son létal résultat, le sida ; la vie champêtre rythmée par les activités liées à l’agriculture et l’élevage ; l’école qui peut cultiver l’ignorance selon le système éducatif en vigueur, vous favoriser ou vous pénaliser selon que vous êtes né sous l’étoile hutu ou tutsi, etc.

Récit d’horreurs. « La mort n’a jamais tué personne », se disent souvent les Rwandais dans leurs blagues exorciseuses de la mort. La mort ne tue pas car elle est la condition de la vie. Ce qui tue, c’est le mourir, la façon de mourir. La coupe amère de cette vérité se déverse dans ce récit. Muzima l’aura bue. Jusqu’à la lie. Avoir tout le village à ses trousses : jeunes garçons, jeunes filles, hommes et femmes de tous rangs (militaires, gendarmes, policiers, autorités administratives, prêtres, frères, simples paysans, etc.), tous rangés sous la bannière de l’idéologie hutuiste. Courir après la vie quand on n’a plus de raison de vivre car on sait que les siens ont été déjà cruellement anéantis. Rechercher la mort et pourtant la fuir quand elle approche. Courir après un tueur, quémandant une balle dans la tête car on sait que ses pairs ont été dépecés au couteau de boucher. Tenir à la vie quand celle qui a promis de la partager avec toi est gardée sous le toit d’un tueur « pour son usage personnel ». Voilà le destin dont le livre entre vos mains est scellé.

Paradoxe : livre d’horreurs qui se lit aisément. Excellent conteur, Muzima joue sur tous les tons. Jusqu’à ce que le lecteur, pris dans les méandres de l’alternance entre récit, anecdotes, poésie – de cette poésie qui rend compte de l’horreur du génocide par la révolte, le refus, l’honneur aux disparus et, partant, bien loin de la barbarie que vilipendait Theodor Adorno[2] – se rende compte que lui aussi, comme les protagonistes du récit, enjambe les morts. Un texte de monstruosités qui par moments jette le lecteur dans la perplexité : comment retenir ou lâcher son rire quand la répartie de l’anecdote se fait savoureuse ? Il n’en coûtera également au lecteur que de se laisser porter par les ailes du dialogue que l’auteur établit entre la tragédie du génocide contre les Tutsi et les autres crimes du même genre, la Shoah en l’occurrence, d’une part, et ses réflexions glanées sur d’autres champs du savoir, comme la philosophie, d’autre part, pour pouvoir faire face à l’insoutenable et le faire passer plutôt au jugement de sa propre conscience.

Entre autres sources de la force de poursuivre le récit malgré l’horreur repoussante qui en est l’étoffe, la détermination à résister. Même au moment où la force du mal paraît plus irrésistible que jamais. D’Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms, trois étapes dans cet élan à la résistance. D’abord la résistance au sein des cadres politiques du Front Patriotique Rwandais. Ensuite face aux génocidaires armés jusqu’aux dents (fusils d’assauts, grenades, machettes, lances, gourdins cloutés, etc.), avec pour seules armes « une lame de sécateur » et, surtout, la volonté de survivre. Enfin, la résistance contre l’oubli. Cette dernière forme du combat contre le mal absolu résume le projet du livre.

La double facette de ce récit – récit de la mort, récit de la vie – est dessinée suivant les contours du même projet de résister. Muzima a été plusieurs fois tué et plusieurs fois donné pour mort : « Mais Dédi, tu es déjà mort, m’a-t-elle répondu ! » ou encore : « Je me disais : c’est sûr que je suis mort, on m’a coupé la tête, c’est elle qui est en train de courir ! ». Par contre, il écrit vivant, muzima (en kinyarwanda muzima veut dire vivant). Il écrit pour vivre. Pour faire vivre les siens. Pour les siens vivants. Pour ses enfants surtout. Que ces derniers puissent remonter jusqu’à la racine de leur arbre généalogique. Contre le projet génocidaire d’éradication – l’étymologie du mot ne ment pas – et ses stratégies prégénocidaires et post-génocidaires (le négationnisme comme arme de l’assassinat de la mémoire).

Le double impératif requiert le ressaisissement de soi dans sa totalité intacte, intègre. Muzima se veut intact dans la mémoire de l’histoire des siens et dans le corps qui en est le siège : « À Montréal, un ami m’a suggéré une greffe de cheveux pour recouvrir ces cicatrices. J’ai refusé. Je voulais guérir, certes, mais de là à supprimer les marques du génocide sur mon corps, non. Vraiment pas ». Ainsi s’érige la morale de la vie de survivant sous la plume de Muzima. Un mode de faire aussi, pour qui connaît, un tant soit peu, la personne de Muzima. Et qui transparaît à travers ce livre. N’en déplaise à ceux qui se tiennent toujours prêts à toutes les compromissions pourvu que leurs soifs soient servies.

Le crime de génocide pousse sur le terreau d’un pouvoir totalitaire. La thèse de Hannah Arendt est bien connue et risque de passer, de nos jours, pour un truisme éculé. Nouveauté rwandaise ? Elle réside dans le remède qu’on prescrit au mal absolu de 1994 : la magie politicarde croit – et veut nous faire croire ! – qu’il existe une baguette aux noms sacro-saints du pardon et de la réconciliation comme seule réponse au génocide contre les Tutsi et garant d’un avenir sûr. Remontez le « calvaire » sur lequel se déploie le récit de Muzima. Jugez de la nature des atrocités qui ont, pendant trois mois, « imbibé » du sang tutsi le décor mirifique du pays des Mille collines que les sites touristiques de la région de Mugombwa de l’époque, eux aussi décrits avec force détails dans ce récit, incarnaient à la perfection. Après, vous jugerez peut-être, à sa juste mesure – je l’espère, je le souhaite – l’efficacité d’une telle panacée. Je suis de ceux qui ont enterré l’illusion et la naïveté avec la perte des leurs. Je me range du côté des résistants de la mémoire. Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms fait entrer, ou confirme, Muzima dans cette famille.

L’épilogue de ce récit termine sur une note de réflexion où l’auteur lance les jalons d’un deuxième acte de sa traversée du génocide: l’après. Si tant est qu’il y ait un après !

« Celui qui a été torturé reste un torturé. La torture est marquée dans sa chair au fer rouge, même lorsque aucune trace cliniquement objective n’y est plus repérable », écrivait Jean Améry dans son puissant témoignage sur la Shoah[3]. Terrible vérité que nous rappelle et nous rappellera toujours, chers pairs rescapés, chacun de nos jours après 1994  !

Lisez… pour que les morts ne meurent pour de bon. Vous aurez ajouté, à votre tour, un peu de vernis aux couleurs de la gravure de leurs noms.

Philippe Basabose

1 - McCullough, C., Les oiseaux se cachent pour mourir, Paris, Éd. Belfond, 1978, p.115.

2 - L’auteur de Prismes. Critique de la culture et société (Payot : 1986, 30-31) écrivait : « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes ».

3 - Par-delà le crime et le châtiment : Essai pour surmonter l’insurmontable, 2005 , p. 84

L’auteur

Philibert Muzima est né à Kibayi-Butare dans le sud du Rwanda, il habite à Gatineau au Québec.

Ancien journaliste et cofondateur de l’Agence Rwandaise d’Information/Rwanda News Agency (ARI/RNA), il travaille actuellement pour le gouvernement fédéral du Canada.

Activiste des droits de la personne en général et des survivants du génocide en particulier, il aime écrire des poèmes.