Attentat du 6 avril 1994

FRANCE-RWANDA : Les huit manipulations qui ont permis d’accuser le FPR

Bruguière, Guichaoua, Péan, Smith, Onana...

Un texte repris du site Rwandaresponds.org, créé pour réunir tous les documents pertinents pour ceux qui cherchent à comprendre les implications des investigations Trévidic / Poux sur le crash de l’avion de Juvénal Habyarimana qui a servi de prétexte pour déclenché le génocide contre les Tutsi du Rwanda.

1) Les manipulations dans l’identification des missiles

Dans son ordonnance du 17 novembre 2006, le juge Jean-Louis Bruguière prétendait s’appuyer sur un élément matériel unique pour démontrer la culpabilité du FPR dans l’attentat : l’origine des missiles sol-air à guidage infrarouge censés avoir abattu l’avion. Pour cela, le magistrat se basait sur un rapport d’identification rédigé le 25 avril 1994 par un officier des ex-Forces armées rwandaises (FAR) à qui avaient été présentés deux lance-missiles d’origine russe qui auraient été découvert fortuitement à Masaka (Kigali), par des civils fuyant les combats, aux premiers jours du génocide et de la reprise de la guerre.

Pourtant, plusieurs éléments laissent à penser que le rapport qui aurait été rédigé ce jour-là n’est qu’un un montage destiné à incriminer le FPR.

1.1) Le rapport Munyaneza fait son apparition très tardivement

Pendant six longues années les ex-FAR sont restées étonnamment discrètes au sujet de ce document qui pouvait pourtant les exonérer des accusations pesant sur elles. Ce n’est qu’à partir de 2000, devant le juge Bruguière, qu’une longue liste de témoins se mettront à retrouver subitement la mémoire et à se souvenir de la découverte de ces deux tubes lance-missiles en avril 1994. L’examen de cette chronologie laisse donc à penser que la découverte alléguée de lanceurs SAM-16 à Masaka le 25 avril est une création a posteriori de certains officiers des FAR.

1.2) Pendant plus de deux ans, les ex-FAR et leurs enquêteur attitré, le Français Paul Barril, semblent avoir ignoré qu’ils détenaient les lance-missiles ayant servi dans l’attentat

Pendant plusieurs années, les responsables rwandais impliqués dans le génocide prétendront que l’arme ayant servi à commettre l’attentat serait un SAM-7. Or une telle méprise serait impossible dans l’hypothèse où les lance-missiles auraient effectivement été récupérés par les FAR dès 1994. En effet, les numéros d’identification relevés par le lieutenant Munyaneza permettaient de savoir instantanément de quel type de missiles il s’agissait.

1.3) Les photos des missiles

En 1998, alors que la Mission parlementaire d’information sur le Rwanda (MPIR) mène son enquête, des photos de lanceurs de missiles font leur apparition. Transmises par le ministère français de la Défense aux parlementaires, ces photos auraient transmises à la Direction du renseignement militaire (DRM) par la Mission militaire de Coopération (MMC) le 24 mai 1994. Il s’agit de photocopies de photos montrant un lanceur SAM-16 portant les mêmes numéros d’identification que l’un des deux lanceurs apparaissant sur le rapport Munyaneza. Une seule information figure sur le bordereau de transmission de ces photos. La prise de vue daterait du « 6 ou 7 avril 1994 » à Kigali.

Comment un lanceur de missile SAM-16 qui aurait servi dans l’attentat a-t-il pu être pris en photo par les ex-FAR le 6 ou le 7 avril 1994 ? Au terme de son enquête, la Mission parlementaire française privilégiera l’hypothèse d’une tentative de manipulation des FAR en exil.

1.4) L’étrange parcours des lance-missiles

Tout aussi étrange est le parcours des lanceurs tel qu’il est retracé par le juge Bruguière dans son ordonnance. Selon ce scénario, à aucun moment les ex-FAR n’ont pris leurs dispositions pour mettre à l’abri ces deux pièces à conviction pourtant capitales ou pour les transmettre à une autorité susceptible d’engager une enquête sur l’attentat. Selon le magistrat, les lanceurs auraient suivis les pérégrinations de l’état-major rwandais jusqu’à son exil au Zaïre en juillet 1994. Là-bas, ils auraient été remis à des officiers de l’armée zaïroise proches du maréchal Mobutu, qui les auraient eux-même détenus jusqu’en 1996… avant de les égarer.

2) Les manipulations autour de la boîte noire

La saga de la boîte noire du Falcon 50 présidentiel n’a rien à envier à celle des missiles. La seule différence est que les tentatives de manipulation relatives à la boîte noire n’ont jamais servi directement à accuser le FPR, mais plutôt à créer un rideau de fumée visant tantôt à exonérer les militaires français d’avoir mis la main, dès avril 1994, sur les enregistreurs de vol du Falcon, tantôt à accuser l’ONU (donc le TPIR) de protéger le FPR.

Les trois vagues successives de manipulations concernant la boîte noire ont été parfaitement résumées par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry dans une tribune publiée par Le Monde en 20091. Nous nous contenterons de les résumer.

2.1) Le capitaine Barril affirme avoir retrouvé la boîte noire

Fin juin 1994, dans Le Monde et sur la chaîne France 2, l’ancien gendarme de l’Élysée, Paul Barril, affirme avoir retrouvé à Kigali la boîte noire du Falcon 50 présidentiel. Pour preuve, il exhibe un boîtier métallique de couleur noire. Il faudra quelques jours pour que la supercherie soit découverte : le boîtier retrouvé par Barril n’est qu’un simple « coupleur d’antennes ». Ce premier rideau de fumée permet tout de même à l’ancien gendarme de faire relayer par deux grands médias français la thèse selon laquelle l’armée rwandaise disposerait de preuves accablantes démontrant la culpabilité du FPR dans l’attentat.

2.2) La boîte noire serait à l’ONU depuis 10 ans

La deuxième vague de désinformation déferle dix ans après l’attentat, en mars 2004. Dans le quotidien Le Monde, le journaliste Stephen Smith affirme, après avoir bénéficié de fuites provenant de l’enquête Bruguière, que la fameuse boîte noire se trouverait en fait depuis dix ans dans un placard au siège de l’ONU, à New York. « Selon le juge Bruguière, les Nations unies font obstruction à l’enquête sur l’attentat du 6 avril 1994 », écrit Le Monde.

Mais cette seconde manipulation se dégonflera à peu près aussi vite que la première. Une dizaine de jours plus tard, l’ONU procède à l’expertise du Cockpit Voice Recorder (CVR) effectivement retrouvé à son siège new-yorkais. Il s’avère que la bande ne peut en aucun cas correspondre à l’enregistrement des conversations du Falcon 50 présidentiel.

2.3) La boîte noire retrouvée à l’ONU est celle d’un Concorde d’Air France

Le troisième épisode, curieusement, ne sera pas médiatisé. Il est pourtant le plus incroyable de la saga de la boîte noire. Le 29 novembre 2004, le juge Bruguière procède à l’audition d’un officiel d’Air France. Celui-ci affirme que la boîte noire découverte dans un placard de l’ONU est en réalité celle d’un Concorde d’Air France, immatriculé F-BVFC. Le juge Bruguière mettra alors un terme à ses investigations sur la boîte noire, sans chercher à savoir qui avait les moyens de déposer la boîte noire d’un Concorde d’Air France, en mai 1994, dans la capitale rwandaise et d’éclairer le pourquoi de ce subterfuge.

3) Les interceptions radio du FPR sont des faux grossiers

Parmi les pièces à conviction invoquées par le juge Bruguière à l’appui de sa thèse figurent des comptes rendus d’interception radio qui auraient été pratiquées par les ex-FAR sur les communications du FPR entre le 6 avril au soir et le 7 avril. Après avoir identifié l’opérateur radio en charge de ces interceptions, Richard Mugenzi, le journaliste Jean-François Dupaquier l’interviewera longuement au Rwanda. Celui-ci lui confie que son supérieur direct, le colonel Anatole Nsengiyumva, lui demandait régulièrement de recopier des faux comptes rendus d’interceptions de messages attribués au FPR mais qu’il avait lui-même écrits.

En 2010, Richard Mugenzi sera entendu par le juge Trévidic. Il confirmera au magistrat que les comptes rendus d’interceptions radio attribués au FPR et censés démontrer son implication dans l’attentat sont des faux grossiers qui ont en fait été dictés par le colonel Nsengiyumva dans le cadre de la guerre psychologique contre le FPR.

4) La date de la réaction militaire du FPR contredit la thèse de la préméditation

Un autre mythe, censé démontrer l’implication du FPR dans l’attentat, a été largement propagé depuis 1994, aussi bien par les auteurs du génocide que par certains officiels ou intermédiaires français. À les croire, l’offensive générale du FPR face à l’ancienne armée gouvernementale aurait été engagée avant même (pour certains) ou immédiatement après (pour d’autres) l’attentat. Cette capacité d’anticipation ou de réactivité, selon les scénarios, est censée démontrer que le FPR savait que l’attentat surviendrait le 6 avril au soir, donc qu’il en est l’auteur.

De nombreux témoignages démontrent qu’il n’en est rien : l’ordre de marche n’a été donné aux troupes de l’APR que le 8 avril.

5) Les « repentis » du FPR sur lesquels s’appuyait le juge Bruguière ont livré de faux témoignages

La thèse du juge Bruguière reposait en grande partie sur les témoignages d’anciens membres du FPR ou de l’APR qui, après avoir quitté le Rwanda et s’être placés en rupture de ban avec le régime, auraient confessé le rôle de l’ancienne rébellion dans l’attentat.

Or l’examen attentif de l’ensemble de leurs déclarations aboutit à un constat sans appel : ces témoignages ou enquêtes sont mutuellement incompatibles. Chaque témoin relate un scénario différent, le seul point en commun entre les repentis étant qu’ils incriminent le FPR dans l’attentat (cf. l’analyse détaillée des principales distorsions de témoignages).

Par ailleurs, certains de ces témoins se sont rétractés, affirmant avoir été manipulés par les enquêteurs français.

6) Le FPR était incapable de s’infiltrer dans la zone Masaka-Kanombe

Depuis 1994, le principal élément qui invalide la thèse incriminant le FPR dans l’attentat repose sur l’incapacité pour ses hommes de mener une opération commando dans la zone Masaka-Kanombe depuis le CND.

En effet :

le CND est situé à 11 km à vol d’oiseau de cette zone ;

les sorties du CND sont étroitement contrôlées, à la fois par la Minuar et par la garde présidentielle ;

le périmètre situé autour de la zone d’où les missiles ont probablement été tirés est totalement contrôlée par l’armée rwandaise et les miliciens ;

il est quasiment impossible pour un commando du FPR de rester en planque dans cette zone sans être découvert par la population ou l’armée ;

la route menant du CND à Masaka-Kanombe est parsemée de barrages militaires des FAR et de la gendarmerie rwandaise ;

les témoins qui accusent le FPR d’avoir commis l’attentat prétendent que le commando serait venu par la route, en véhicule, et qu’il aurait regagné le CND de la même manière, ce qui semble totalement impossible.

7) Le lieu précis d’où ont été tirés les missiles désigne les FAR

8) Des violations répétées de la procédure pénale et des droits de la défense

Les neuf années durant lesquelles l’information judiciaire a été instruite par le juge Bruguière se caractérisent par des violations répétées des droits de la défense, par le non-respect de l’impartialité et du caractère contradictoire de l’instruction (l’enquête ayant été conduite exclusivement à charge), mais aussi par des subornations de témoins, des faux témoignages et des violations du secret professionnel.


Rwandaresponds.org : This website was established to bring together all the relevant materials for people seeking to understanding the implications of the Trévidic/Poux investigations into the 1994 plane crash that served as pretext for the genocide against Tutsi.

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Mis en ligne par La rédaction
 15/01/2012

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Un génocide français ?

Les implications françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Ce dossier reprend le titre du livre de Mehdi Ba, Rwanda, Un génocide français, paru en 1997 chez L’Esprit Frappeur.

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