JAPON : Un an après Fukushima

Kolin Kobayashi analyse la société japonaise postmoderne

Kolin Kobayashi à El Jadida

Les Japonais ont marqué dimanche le premier anniversaire du séisme et du tsunami du 11 mars 2011 qui ont tué plus de 16.000 personnes et provoqué à Fukushima le plus grave accident nucléaire depuis Tchernobyl.

Un an après le tremblement de terre d’une magnitude de 9 sur l’échelle de Richter, le pays continue de payer un lourd tribut humain, économique et politique à cette catastrophe.

Selon l’agence Reuters, près de 3.300 personnes sont toujours portées disparues et les recherches menées par la police et les garde-côtes à la demande des familles des victimes se poursuivent dans l’espoir de faire leur deuil.

Nous avons réalisé cette interview durant une rencontre (en 2009) avec l’intellectuel japonais Kolin Kobayashi dans l’enceinte de l’Ecole Nationale de Commerce et Gestion (ENCG) d’El Jadida, une rencontre hommage à Abdelkébir Khatibi.

Voulez-vous vous présenter aux lecteurs ?

Je suis artiste plasticien, vidéaste et écrivain japonais, né en 1949 à Tokyo, je vis et je travaille en France depuis 1970.

Au départ, j’ai fait une formation artistique à Tokyo et ensuite à l’Ecole des Beaux-arts de Paris entre 1970 et 1974. J’ai fait de la peinture jusqu’au début des années 1980. J’ai commencé à m’investir vers l’installation, la photo, je faisais en même temps du design et de la scénographie. Depuis 2002, je fais aussi de la vidéo. Parallèlement, depuis 1987, j’écris des critiques sur l’art contemporain, sur la société, et des essais et des textes théoriques.

J’ai rencontré Abdelkébir Khatibi à Paris dans les années 1970. C’est la troisième fois que je viens au Maroc, mais c’est la première fois que je visite El Jadida.

Vous avez projeté « La Balade dans Tokyo d’Abdelkébir Khatibi » le jeudi 21 mai 2009 à l’ENCG d’El Jadida, dans le cadre d’une conférence intitulée « Docteur A.Khatibi, parcours d’un penseur, parcours d’un créateur ». Pouvez-vous nous parler davantage de votre court-métrage sur A.Khatibi ?

Ce petit film n’a pas été conçu comme un documentaire dès le départ. J’ai monté des séquences que j’ai filmées en me promenant avec lui à Tokyo, lorsque nous étions tous les deux conviés à un colloque international sur « Les intellectuels au XXIe siècle », en 2007. En le filmant j’avais eu l’idée de faire un film sur lui comme promeneur dans différentes villes.

Mais ce projet a été évidemment suspendu à cause de sa disparition. Malgré tout, j’ai décidé de faire ce court-métrage à la mémoire d’Abdelkébir pour cette conférence. En tous cas, ce que je voulais avec ce film c’est de montrer Abdelkébir comme promeneur un peu solitaire dans Tokyo avec des images symboliques de « Global City », tout en faisant surgir le discours qu’il a prononcé au colloque. C’est ma manière de lui rendre hommage et de montrer quelques traits de sa personnalité en superposant ces images de Tokyo.

La Balade dans Tokyo de Abdelkébir Khatibi" traite aussi la réalité sociale japonaise face à la question de la modernité à travers Abdelkébir Khatibi, penseur de la différence ?

J’aime mettre les gens en situation réelle sur le lieu où ils se trouvent. Khatibi est forcément lié par conséquent à la réalité de Tokyo. Il est évident que les séquences que j’ai filmées ne sont que des fragments et elles ne sont pas suffisantes pour démontrer la réalité sociale japonaise, mais juste quelques images symboliques pour évoquer la société japonaise d’aujourd’hui. Mais ces images font écho à son discours de la conférence et à sa pensée de la multiculturalité.

A.Khatibi pense qu’un film peut tracer « comment une société est regardée et mise en scène par l’image ». Votre commentaire ?

Bien sur, je pense que les bons films reflètent des aspects réels de la société dans laquelle on vit. Aujourd’hui, la question fondamentale est comment rédiger, conjuguer ces images pour aboutir au film.

Autrement dit, « La balade dans Tokyo de A.Khatibi » est une image de soi dans le regard de l’autre...

Tous les documentaires reflètent un point de vue de l’auteur, donc subjectif, et parfois l’auteur essaie d’être dans le regard de l’autre.

Votre rencontre avec A.Khatibi remonte aux années 1970, à Paris. Voulez-vous nous tracer l’itinéraire de votre parcours littéraire ?

A partir de la rencontre avec Abdelkébir Khatibi, dans la deuxième moitié des années 1970, qui m’a donné des envies d’écrire, ce qui m’a attiré, c’est sa façon de voir la société, c’est-à-dire son regard multi-facettes. « Maghreb pluriel » est exemplaire de ce point de vue.

Mais je ne suis qu’un modeste écrivain d’essai par rapport à Abdelkébir. J’ai commencé à écrire très tardivement, dans les années 1980. D’abord de la critique sur l’art contemporain et ensuite des essais proprement dit. Ce que j’ai écrit jusqu’à présent c’est, en majorité, des essais ou des analyses sociologiques sur les événements et la mondialisation. Mais le regard interdisciplinaire qu’Abdelkébir Khatibi a pratiqué m’a donné beaucoup d’impulsion pour faire une synthèse transversale. Un de mes essais, sur « l’Histoire du sel de Guérande », en France, a été écrit par cette optique : le métier traditionnel, la mutation locale sociale récente pour revaloriser le sel marin artisanalement récolté, le lien fertile entre le métier ancien et l’écologie, en même temps la prise de conscience de l’importance de l’écosystème, de la vie, bref, la préservation de l’environnement.

Actuellement, je suis en train de faire un livre d’entretien avec un artiste coréen, Lee Ufan, sur les questions de la modernité, de la création contemporaine, de l’autre, de l’Occident et de son orientalisme, du corps et la techno-science...

Vous avez réalisé des œuvres d’art plastique, des films, des designs, des photographies, des scénographies et des écritures théoriques aussi. Quelles sont les thématiques qui transcendent ces œuvres littéraires et artistiques plurielles ?

Nous ne sommes pas condamnés à pratiquer une seule discipline. Je m’intéresse aux approches différentes par lesquelles on peut aborder la création artistique. Un de mes questionnements principaux est la notion de limite, de seuil, avec un intérêt pour les traces, les marques, les traits, afin de démontrer non la coupure ou la séparation, mais plutôt la conjonction des choses. C’est ce que j’ai essayé d’exprimer dans la peinture, dans les installations, les photos et les films. C’est un regard critique, parfois engagé politiquement, sur la société. Chez moi, il n’y a pas de coupure entre l’esthétique et le politique.

Heiddeger disait que la technique est le déclin de l’Occident. Comment la culture japonaise moderne vit-elle cette mutation entre ses racines orientales et le processus de modernisation ?

Je pense que le Japon a pu être en équilibre entre la tradition et la techno-science de la modernité jusqu’au début des années 1980. Mais ce qui est problématique, c’est que les Japonais n’ont jamais compris la modernité sociale et celle de l’esprit. Ils essaient d’appliquer superficiellement le système démocratique, mais cela ne fonctionne jamais très bien. Après plusieurs crises à la fin des années 1980 et le début de 1990, la société japonaise a atteint un niveau de saturation matérielle.
En plus, la modernité elle-même comporte les gros problèmes de l’ego, sujet et objet, la domination et la surbordination.

La colonisation est un des phénomènes typiques de la modernité. Elle nous a emmenés vers l’aliénation de l’homme.
Tous les développements économiques, matériels et techniques, très puissants au Japon à l’heure actuel, créent une sorte de compartimentalisation de l’individu et poussent encore plus vers l’aliénation profonde. L’urbanisation atteint un niveau critique. Quand on voit plus de trente mille suicides par an, comment peut-on dire que la société japonaise est un bon exemple de la postmodernité.

Comment expliquez-vous la relation complexe de la culture moderne avec la technique ?

Il faut parler aujourd’hui de la « techno-science », non de la technique traditionnellement parlant. La technique est inventée et utilisée pour dominer la nature. Mais comme disait Adorno ou Horkheimer, la domination de la nature par la raison instrumental dérive vers la domination de l’humanité elle-même. Le savoir de la domination de la nature a la même origine que celle du pouvoir pour la domination des humains.

Quand la techno-science dépasse largement le prolongement du corps humain, c’est le déclin de la civilisation. Les scientifiques conçoivent des techniques et des machines sans savoir exactement quelle conséquence cela peut avoir dans le futur. La modernité a perdu, à mon sens, le lien entre l’être humain et la nature. Nous sommes une partie de la nature mais pas en dehors de la nature.

Quand l’humanité aperçoit ses limites et celles du monde, elle commence à s’autodétruire. Abdelkébir Khatibi prévoyait cela, quand nous nous sommes promenés ensemble, à Fès, en 1988.

En guise de conclusion, comment l’art peut-il se positionner contre la mondialisation ?

Je ne suis pas contre la mondialisation en générale mais opposé à celle du capitalisme.

Je crois bien que l’art a une capacité de toucher directement au sens. Si l’on arrive à concevoir une nouvelle palette de symboliques, une nouvelle conjonction de ces symboles pour saisir l’invisible du monde afin de démontrer la réalité, cela peut devenir une arme critique contre la mondialisation capitaliste. Le film documentaire « Cauchemar de Darwin »,<2005>, d’Hubert Sauper, est probablement un des bons exemples. Il démontre la structure invisible de la mondialisation capitaliste.

A El Jadida, vous avez une belle plage, un littoral merveilleux. Mais derrière, il y a aussi la menace de l’urbanisation et du développement des stations touristiques. Si cela continue sans limite, un jour, à l’exemple de l’Occident, vous aurez une dégradation générale de l’écosytème de votre région.

Les artistes, les comédiens, les cinéastes, les écrivains peuvent faire quelque chose contre cette tendance en utilisant toutes les gammes de métaphores symboliques.

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Mis en ligne par Abdelali Najah
 12/03/2012

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