Interview de Mohamed Larbi MESSARI

L. MESSARI : La presse dans le processus de démocratisation

La transition vers la presse numérique

La Journée mondiale de la liberté de presse célébrée le 3 mai dernier, a été instaurée par l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 1993 après la tenue du Séminaire pour le développement d’une presse africaine indépendante et pluraliste.

L’Université Chouaib Doukkali d’El Jadida au Maroc a organisé le 27-10-2009, la leçon inaugurale intitulée « Transition vers la presse électronique  » et animée par l’ex-ministre de la communication marocain Mr LARBI MESSARI* pour l’année universitaire 2009-2010.

Nous avons rencontré le professeur Mohamed Larbi MESSARI dans l’enceinte de l’ENCG (École Nationale de Commerce et de Gestion) d’El Jadida pour une interview sur le rôle de la presse dans le processus de démocratisation de la vie sociale et politique.

L’interview

Bonjour professeur Mohamed Larbi MES SARI, nous voulons faire une interview avec vous sur la situation de la presse marocaine en particulier et de la presse dans le monde en général. 

Au début, vous avez animé la leçon inaugurale intitulée « Transition vers la presse numérique  » pour l’année universitaire 2009/2010, et qui est organisée par l’Université Chouaib DOUKKALI à l’ENCG (Ecole Nationale de Commerce et de Gestion) d’El Jadida le 27-10-09. Votre réaction préliminaire  ?

 
 
L.MESSARI : L’objectif était celui de préparer les esprits a un des transformations majeurs que les moyens de la divulgation du savoir et des idées vont connaître dans un avenir que s’annonce prochain.
  


Vous étiez ex-ministre de la communication, et journaliste dans le quotidien « Al Alam  » avec les pro fesseurs GHALAB, SHIMI et autres. Pouvez-vous nous parler de la crise de la presse écrite dans cette révolution numérique  ?
 

L.MESSARI : Il est admis que chaque nouveau moyen d’expression n’élimine pas ceux qui existent. Nonobstant, le contexte oblige ces derniers à modifier les normes productions. Le produit écrit, le livre et le journal et assimilés, ne perdront pas son rôle. Ils conserveront leur identité y la flexibilité tandis que le produit numérique exigera toujours des conditions matérielles spéciales pour recevoir le message. 
  


Le concept d’objectivité journalistique apparut il y a prés d’un siècle, en réaction au journalisme de type sensationnel et idéologique qui prédominait alors dans l’ensemble de la presse mondiale. Car entre la presse partisane qui régnait au Maroc jusqu’aux années 80 et la presse « libre  » qui dominait depuis deux décennies, le journaliste est obligé de changer de concepts et de visions envers les sujets traités. Comment la presse marocaine a-t-elle assumé cette première transition  ?
 

L.MESSARI : Nous avons eu à conjuguer trois temps. Dans l’époque coloniale le rôle de la presse marocaine était celui de la résistance. Après 1956 le principal rôle était celui de refléter la rupture régnante pendant les années de plombe. C’est avec l’ouverture et l’alternance que la presse à commencer a agir comme un outil de travail admis comme reflétant les transformations produits dans la société. Tout le monde commence à apprendre les nouvelles taches qui impliquent la construction de l’état de droit. 
  
  


Thomas Jefferson, troisième président des Etats Unies, écrivait en 1787(Deux années avant la révolution française) : « Le fondement de notre gouvernement étant l’opinion populaire, le tout premier objectif doit être de protéger ce droit populaire et, s’il me fallait choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, j’opterais sans hésiter pour la seconde proposition ». Comment expliquez-vous la prise de position politique de l’Etat marocaine face à la démocratisation du champ médiatique national ?
 

L.MESSARI : Un état fortement centralisé n’admet pas facilement cet état d’âme Jeffersonien. Puis la réalité marocaine est marquée comme toute société vivante, par une véritable diversité d’idées et d’intérêts. Il y a une lutte et une véritable résistance au changement. C’est pour ça que la démocratisation de champ médiatique, toutes genres confondus, génère des confrontations. Les textes régissant le champ médiatique restent pour quelques un simple discours platonique que la pratique ne devait rien bousculer. 
  

La journaliste Hajjar Simonie (Centre Doha pour la liberté d’expression des médias) nous a déclaré que le Centre Doha a reçu beaucoup de dossiers sur la presse marocaine devant la justice. Votre réaction ?
 

L.MESSARI : Nous ignorons combien de dossiers ayant reçu ce Centre sur la presse de son pays. Bon jour les donneurs de leçon. 
  


Comment expliquez-vous la censure de la presse régionale au Maroc, étant donné que la démocratie régionale est le fondement de la démocratie à l’échelle nationale ?
 

L.MESSARI : J’ignore si existe une censure régionale. Ce qui est consacré par la loi en vigueur dans l’ensemble du territoire national est que la censure est illégale. 
 


Reporters Sans Frontières a signalé que la liberté de la presse dans le monde en 2009, se caractérise par : 3 journalistes tués, 137 journalistes emprisonnés, 9 collaborateurs emprisonnés et 70 cyberdissidents emprisonnés. Votre commentaire sur ces chiffres ?

 
L.MESSARI : C’est ce qui prouve les difficultés de la mission de journaliste dans un monde plein d’injustices et anomalies. 

  

Dans toutes démocraties, les organes d’information jouent un rôle de « gardien » face à l’action des pouvoirs politique et judiciaire. Ils maintiennent les démocraties en vie en donnant une voix aux sans-voix et en s’assurant que la majorité en place ne bafoue jamais les droits des minorités... 

 

L.MESSARI : Les organes d’information ne sont pas seulement de « gardiens  » des gouvernements mais aussi des outils pour pratiquer le voyeurisme. La loi du marché mène quelque fois à des pratiques agressives qui choquent avec de règles de déontologies.

Le rôle essentiel des organes d’information reste celui de divulguer les donnes qui aident l’utilisateur à comprendre ce qui se déroule dans son environnement et de véhiculer les idées qui circule dans la société.
 


Les démocraties, naissantes ou enracinées, reposent sur le consentement de citoyens bien informés, et les organes d’information sont la source principale à laquelle les peuples puisent pour se gouverner eux-mêmes. Comment expliquez-vous la non-participation des citoyens marocains dans la vie politique ?
 

L.MESSARI : L’absentéisme politique observé dans les dernières années est passager. Il est provoqués par ceux qui ont profité maladroitement dans le passé grâce a l’absence de démocratie, et essaient de revenir aux pratiques d’antan pour conserver les intérêts mal acquis et perpétrer leur mainmise sur la richesse national. Le salut national réside dans la ferme et forte cohésion entre la monarchie et les forces vives de la nation.
Au Maroc, il n’y a pas de vide.  
  


Mais le bon fonctionnement de la démocratie-le niveau et la qualité de la participation politique des citoyens- dépend en grande partie de la manière dont les journalistes accomplissent leur travail, de la qualité et de la quantité d’informations qu’ils savent offrir au public...  


 
L.MESSARI : C’est l’essentiel. Les moyens de communication doivent accomplir leurs taches en plein conscience de son responsabilité. Ils doivent présenter au publique une information crédible conçue avec un professionnalisme de haute qualité.
 


Le rôle de la presse consiste non seulement à informer le public sur les actions du gouvernement, mais aussi à informer les citoyens sur les actions, les opinions et les conditions de vie de leurs semblables et à offrir un moyen de communication non seulement entre les hommes politiques et les citoyens, mais aussi entre les citoyens eux-mêmes... 


 
L.MESSARI : Il est tout à fait possible et nécessaire. Un peuple bien informé est un peuple libre. Les marocains comme disait Hassan II son un peuple lucide ayant le sens de la mesure. Les marocains ont un haut sens de l’histoire. Pendant la Marche Verte il y avait des très mauvaises conditions politiques mais le peuple avait compris qu’il s’agissait de son destin et tout le monde avait répondu l’appel avec un haut sens de maturité.
  


Afin de garantir aux journalistes les moyens de fournir une information fiable et objective, nombre de pays ont instauré un cadre juridique qui protège la liberté de la presse. Pouvez-vous nous donner une analyse sur le nouveau Code de la presse marocaine ?
 

L.MESSARI : Le projet élaboré il y a quatre ans a été largement consulté. Il est généralement bien reçu. Mais les derniers affrontements doit limiter le montât des amendes. Des divers et répétés condamnations ont été simplement exorbitants. 
  

Une déontologie est un ensemble de principes qui régit une conduite professionnelle. Si la loi détermine la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas, la déontologie indique ce qu’il convient de faire. Elle repose sur un ensemble de valeurs fondées sur des choix rationnels. L’attitude déontologique consiste simplement à appliquer ces valeurs dans le travail quotidien. Pouvez-vous nous parler de la déontologie dans la presse marocaine ?
 

L.MESSARI : Il faut nous soumettre à un débat profond sur ce sujet. Je m’adhère à l’appel du SNPM pour ouvrir ce chantier avec urgence. 
  


Dans toute société libre, les journalistes ont non seulement une certaine protection juridique, mais aussi des obligations. Dans certains pays, ces devoirs sont clairement formulés alors que, dans d’autres, ils sont implicites. Comment le journaliste peut-il assumer ces devoirs envers le public et la société, et en tant que journaliste responsable ?
 

L.MESSARI : Il faut mener continuellement le débat sur le métier au seine du Syndicat, la société civile et les milieux académiques pour actualiser les perceptions. Les réalités sociétales se changent rapidement, il faut un débat permanent. 
  
 


Le journalisme tel qu’il est pratiqué en démocratie, est un journalisme qui s’efforce de reposer sur des faits et non pas sur des opinions. Comment le journaliste peut-il être objectif dans ses articles ?

 
 L.MESSARI : L’idéal est d’informer avec professionnalisme et opiner avec intégrité. Pour garder les distances le journalisme moderne préconise l’écoute permanente du lecteur à travers les colonnes de « ombudsman  ». 
  


En matière de journalisme, l’efficacité et l’excellence exigent une formation rigoureuse et une connaissance approfondie des critères et des méthodes qui seuls permettent d’atteindre le plus haut niveau professionnel. Ne croyez-vous pas que le manque des structures journalistiques suffisantes au Maroc, a une influence sur l’excellence en matière de journalisme ? 
 

L.MESSARI : La majorité de journalistes marocains porteurs de la carte professionnelle actuellement ont une formation universitaire. Seulement le carnet comme le diplôme académique ne sont que le permis de conduire. Pour bien conduire il faut combiner divers paramètres, les conditions du véhicule, la lucidité du conducteur sont indéniables pour faire un bon parcours.
 


Les journalistes ne parviendront jamais à produire des articles susceptibles d’influencer véritablement la vie du pays si leurs efforts ne sont pas soutenus par la direction de leurs publications. Si les journalistes doivent être conscients de l’importance de leur rôle, il en va de même des responsables des organes de presse pour lesquels ils travaillent. Pouvez-vous nous montrer le rôle de la direction des organes de presse dans l’encadrement du travail journalistique ?
 

L.MESSARI : La première condition pour une adéquate mis en valeur du champ journalistique est celle de l’existence des entreprises capacités tant en ce qui concerne les ressources humaines comme matérielles. C’est d’ailleurs l’objectif du contrat programme préconisé dans le Forum de Skhirate de mars 2005.
 


Les nouvelles technologies permettent désormais à tout possesseur d’un ordinateur de diffuser des informations sur une aussi grande échelle que les organes de presse les plus importants. Comment les organes de presse se protègent devant cette hégémonie technologique ?
 

L.MESSARI : La révolution technologique a ouvert une transition dans tous les niveaux. Il y a moins de deux décades nous étions obligés de revoir les machines et les matériaux de production du journal chaque dix a quinze ans. Actuellement cet exercice doit se faire au bout d’une année, si on veut rester à jours. Le bouleversement est total.

Nous vous remercions professeur Mohamed Larbi MESSARI et vous demandions votre dernier mot pour les jeunes journalistes d’aujourd’hui ?
 

L.MESSARI : Je les félicite pour avoir la chance de faire le métier en conditions beaucoup meilleures qu’au paravent.

* Professeur Mohamed Larbi MESSARI est un vétéran de la presse écrite au Maroc.

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Mis en ligne par Abdelali Najah
 6/05/2012

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