Les viols pendant le génocide des Tutsi au Rwanda

Le viol génocidaire : « c’est pas un viol, c’est un acte inqualifiable... »

Rwanda - Kivu : le « viol de guerre »

« C’est pas un viol, c’est un acte inqualifiable. Quand on viole avec un morceau de bois, avec des clous, avec une baïonnette, ... »

Eugénie, lors des Rencontres de La Nuit rwandaise qui se sont tenues en avril dernier, revient sur « son génocide » qui a eu lieu le 22 février 1994, car au-delà de l’Histoire du génocide des Tutsi du Rwanda, il y a tous ces « petits génocides » individuels, ces histoires atroces vécues, dans leur chair, par les rescapées, telles qu’elles peuvent - pour les plus obstinées et les plus courageuses d’entre elles - aujourd’hui en témoigner.

« Le viol, c’est la rencontre des sexes », nous rappelle Eugénie. Rencontre des sexes obtenue par la contrainte, par la force, par la violence, dans l’humiliation et la souffrance. Le viol, c’est une agression sexuelle, un rapport sexuel non consenti, un « rapport sexuel imposé à quelqu’un par la violence, obtenu par la contrainte", et qui heureusement, constitue pénalement en France, depuis 1810 [1], un crime.

Mais ce qu’évoque Eugénie dans cette vidéo n’est en effet pas un viol. Pas au sens ou nous l’entendons, en France, où l’on dénombre pas moins de 75000 viols par an - dont seulement 8458 sont déclarés [2]

Ce dont nous parle dans cette vidéo Eugénie, rescapée du génocide des Tutsi de 1994, au Rwanda, c’est du viol génocidaire.

Du viol comme acte de génocide.

Du viol comme volonté de donner la mort, pas immédiatement, mais à petit feu, par le traumatisme, les plaies infligées et la maladie. Du viol comme instrument de torture, dont l’objectif visé n’est donc même pas de donner la mort, mais au contraire de laisser vivre des femmes abîmées, des femmes meurtries, des femmes traumatisées, des femmes dans l’incapacité de procréer, dans l’incapacité de donner naissance à de petit(e)s Tutsi, ces « cafards » qu’il faut selon les violeurs, les génocidaires, éradiquer : « au Rwanda, le viol, c’est pour inoculer le sida. Pour faire de sa victime un mort vivant ».

Peut-on parler de « viols », au Rwanda, pendant le génocide ? « C’est pas un viol, c’est un acte inqualifiable. Quand on viole avec un morceau de bois, avec des clous, avec une baïonnette, ... » nous dit Eugénie.

Peut-on parler de « viols », aujourd’hui, au Kivu, quand l’armée congolaise (FARDC) et ses alliés, les forces génocidaires rwandaises (FDLR) - exfiltrées à l’Est du Congo par l’armée française en 1994 - et les diverses et nombreuses milices se livrent à ces mutilations atroces sur les populations civiles congolaises - femmes et filles, bébés compris ?

Angélina Jolie et Najat Vallaud-Belkacem [3] affirment vouloir lutter contre cette pratique guerrière qu’est le viol et qui tend à se généraliser dans les zones de conflit, au Kivu notamment (mais aussi en Europe - en ex-Yougoslavie - ou en Tchétchénie par exemple).

« Les actions à entreprendre sont connues, ce qui manque c’est la volonté politique », aura déclaré l’actrice holywoodienne, ajoutant que « quand les gouvernements ne peuvent pas agir, le Conseil de sécurité doit agir ».

Et justement, le Conseil de sécurité de l’ONU agit... Ses troupes au Congo, elles aussi responsables de nombreux viols [*] - sont associées à l’armée congolaise qui se sera illustrée par les innombrables viols commis par ses militaires au Kivu [4] - dont il faut également préciser qu’elle est alliée avec les principaux violeurs du Kivu, les FDLR, comme le rapporte la « fuite » organisée d’un récent rapport du groupe d’experts de l’ONU - l’Organisation des Nations Unies s’apprête à mener la guerre (une première dans son histoire) contre les populations rwandophones du Congo qui auront eu l’audace de s’organiser et de s’armer pour résister aux exactions commises à leur encontre par ce groupement de violeurs que constituent les FARDC et les FDLR...

Nous rapportions dans une brève publiée sur ce site que selon Jean-Pierre Chrétien, la guerre génocidaire contre les Tutsi « ne prit pas fin en juillet 1994 lorsque le FPR pénétra dans Kigali et mit fin au génocide. » Mais que cette dernière se perpétue, qu’elle « prit d’autres formes, emprunta d’autres canaux : humanitaire, diplomatique, judiciaire, médiatique. »

« Cette histoire-là, celle du jour d’après » le génocide, comme l’appelle l’historien émérite, passe notamment par « les couloirs du TPIR et les enquêtes du juge Bruguière, ... » et selon lui, elle « reste à écrire ». Elle semble aujourd’hui également passer par l’ONU, dont les troupes « offensives » - une première dans l’histoire de cette organisation - sont, de fait, alliées avec les génocidaires rwandais, les FDLR.

Depuis des années, nous ne pouvons que déplorer que le Département des opérations de maintien de la paix de l’ONU soit dirigé par un « françafricain », un Français [5]. La France aura, c’est aujourd’hui un fait non discutable, soutenu les forces génocidaires rwandaises, avant, pendant, et même après le génocide, lorsque les troupes françaises les auront exfiltrées vers le Congo voisin. La France aura, entre autre, contribué à livrer des armes aux génocidaires, à Goma, pendant l’embargo, comme peuvent l’attester de nombreuses enquêtes et rapports internationaux.

Devant la collusion avérée entre l’armée régulière congolaise (FARDC) et les FDLR, groupe armé principalement composé des forces génocidaires rwandaises - FAR et Interahamwe - mises en déroute en 1994 malgré le soutien français, l’ONU a envoyé une lettre le 12 Juin 2013 au gouvernement congolais « pour demander des éclaircissements sur ce soutien » de l’armée régulière congolaise aux milices génocidaires, « et attend une réponse ».

Mais une autre réponse se fait toujours attendre... Alors que l’ONU s’engage à soutenir une armée de violeurs impunis, dont la collusion avec les forces génocidaires rwandaises issues du génocide des Tutsi est plus qu’avérée, nous attendons toujours que le gouvernement français réponde à la demande de la Commission internationale d’enquête des Nations Unies sur les livraisons d’armes illicites dans la région des Grands-Lacs (S/1998/1096 du 18 novembre 1998) concernant les livraisons d’armes (via la Banque de France [!] et la BNP) à ces mêmes FDLR et miliciens Interahamwe.

C’est cette histoire « du jour d’après » le génocide, cette histoire du soutien français aux forces génocidaires, ce groupement de violeurs et d’assassins qui terrorise depuis maintenant presque 20 ans les populations du Kivu, après avoir terrorisé et assassiné en masse les Tutsi du Rwanda, qu’il nous faut aujourd’hui écrire. C’est ce que se propose de faire L’Agence d’information [6], et c’est le seul moyen de mettre un terme à ce cycle de violences et de barbarie qui ravage le Kivu depuis presque un quart de siècle.

Cycle de violences et de barbarie dont les premières victimes sont comme toujours les femmes. Il faut définitivement en finir avec le « viol de guerre », le « viol génocidaire », dans cette région sans doute trop riche en minerais de l’Afrique centrale.

Pense-t-on un seul instant que c’est en soutenant une armée dont les exactions contre les populations civiles et les femmes sont avérées et impunies, dont la collusion avec des forces génocidaires est elle aussi avérée, que sera mis un terme aux violences faites aux femmes au Sud et Nord Kivu ?

Nous devons tous fermement dénoncer ce qui s’engage aujourd’hui au Kivu, alors que les troupes de l’ONU s’apprêtent à entrer en guerre, aux côtés des génocidaires, contre les populations congolaises rwandophones qui auront eu l’audace de s’organiser pour résister à l’extermination et au viol.

20 ans après le génocide, il est plus que temps d’agir.


Au Rwanda des femmes tutsi ont porté plainte pour viols contre des militaires français lors de l’opération Turquoise. Cette mission devait, officiellement, créer une « zone humanitaire sûre » afin de « protéger les populations » contre la guerre. Elle a surtout protégé les génocidaires hutu et le génocide des Tutsi a continué. Les militaires sont mis en examen pour « crime contre l’humanité » et « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime contre l’humanité ».

A lire, à voir :

• Solidarité avec les femmes tutsies qui ont porté plainte pour viol contre des membres de l’armée française

• Des femmes contre la guerre et contre les génocides - présentation et prise de parole d’Eugénie Mukamugema, rescapée du génocide. Témoignage sur le 22 février 1994 et retour sur le procès qui s’est tenu en Hollande (lire dans La Nuit rwandaise n°7, HE - la calvaire surréaliste à Den Haag, p.49.) et la position des rescapé(e)s devant la justice et devant leurs génocidaires. Présentation de la campagne et de l’action « Stop aux génocideS ».

La Nuit rwandaise n°7 (Vous pouvez acheter et donc soutenir la revue sur le site de la Boutique Izuba.

[*] - Des soldats sud-africains de la Monusco impliqués dans les meurtres et viols en RD-Congo (direct.cd) ou encore Des soldats Sud-africains de la Monusco accusés de meurtre et de viols en RDC (mediacongo) et SA soldiers serving in Congo face 93 charges (Business Day Live).

• L’armée de RDC accusée de viols massifs au Nord-Kivu

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Mis en ligne par Bruno Gouteux
 3/07/2013

[1article 331, puis article 332 du Code pénal de 1810

[2les tentatives de viols seraient de l’ordre de 198 000 chaque année en France. Voir planetoscope.com.

[3ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement français

[4Les Nations unies accusent, dans un rapport publié mercredi 8 mai, l’armée de la République démocratique du Congo (RDC) d’avoir violé au moins 97 femmes et 33 filles, dont certaines âgées de six ans, au Nord-Kivu - http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/05/08/l-armee-de-rdc-accusee-de-viols-massifs-au-nord-kivu_3173951_3212.html

[5actuellement Hervé Ladsous, ex-directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie et d’Alain Juppé

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