Un collectif « féministe » ou « féminisé » ?

Les femmes du 9ème collectif de sans-papiers

Un collectif pas comme les autres...

Le 9ème collectif : un collectif « féministe » ou « féminisé » ?
La discussion s’engage sur l’emploi de l’un ou l’autre de ces
qualificatifs.
Toutes, elles sont d’accord pour écarter le
deuxième. Par contre quelques-unes sont résolument pour le
premier, le leur est bien un collectif féministe, au sens que
leur lutte est aussi pour la reconnaissance de l’égalité et de la
liberté des femmes maghrébines et africaines, et plus en général
de tous les pays.
D’autres résolument contre, puisque,
expliquent-elles, ce serait porter ombrage aux hommes du
collectif, qui sont nombreux et tout aussi actifs.

UN COLLECTIF PAS COMME LES AUTRES

N’empêche que ces dernières ne nient pas non plus, entre
femmes, cette originalité très marquée qui fait du 9ème une
entité unique entre les collectifs de sans-papiers de France.

Est-ce sur cette caractéristique que reposent aussi sa combativité
presque légendaire et sa réputation d’indomptabilité ?

Quoi qu’il en soit, la discussion aura servi à rompre la glace.

Les visages, d’abord sur la réserve, avec un je ne sais quoi de
secret, s’illuminent, les langues se délient.

L’ambiance est vite
gaie, bruyamment enjouée au rappel des exploits passés, des
épatements peints sur les physionomies des hauts personnages,
cibles des « actions » du moment. Autant d’épisodes de
« résistance » (le mot est souligné avec force par plusieurs, plusieurs
fois), résistance à la réduction à « objets sans âme » de
leur humanité et de leur être de femmes.

Elles sont une bonne dizaine autour de l’intervieweur, ces femmes
aux figures dignes marquées par le labeur et « le mépris
subi, de tous les jours », et aux noms de parfums exotiques.

Wahiba, Zineb, Rabha, Nezha, Marième, Zoubida, Halima,
Saliha, Zohra, Sokhna, Bahija… la plupart sont d’origine
maghrébine et quelques-unes d’Afrique noire. C’est la honte
de nos sociétés, que le sort qu’elles réservent à ces femmes.

La moitié sont dans l’attente de leurs papiers (depuis 8 ans,
7 ans et demi, 11 ans, 7 ans, 10 ans…) et ont déjà connu des
refus, des OQTF (obligation de quitter le territoire français),
etc., enfin, la panoplie de vexations législatives et réglementaires
que connaissent tous les travailleurs et travailleuses
immigrés, et par laquelle on leur fait subir le joug pendant de
nombreuses années. Toutes, à une exception près (mais,
auparavant, un an passé à Droits devant), militent au collectif
depuis longtemps. Deux ont des convocations en préfecture
pour l’examen de leurs dossiers. [L’une, Rabha, a été régularisée
pendant la rédaction de cet article.]

Wahiba, algérienne, rappelle l’arbitraire et les mensonges souvent
éhontés des décisions préfectorales. En 2006 elle a essuyé
un refus de régularisation malgré son contrat de travail.

En
France, elle a soeurs, frères, etc. : « Une grande famille de nationalité
française. J’ai cru rêver quand on m’a annoncé le motif du refus.

Texto : « vous n’avez aucune attache familiale en France » ! »

Marième, malienne, est en France depuis dix ans. Elle a eu
un refus en 2004 pour motifs de santé. Les ennuis avec l’AME
(aide médicale d’État) sont de nouveau son principal souci,
car l’hôpital lui demande de régler 3000 euros qu’elle n’a pas.
La discussion s’engage là-dessus, les autres femmes l’invitent
vivement à ne pas s’en faire.

Ce qu’il lui arrive, c’est normal,
ce sont les procédés courants d’une administration qui commence
toujours par ignorer les droits des travailleurs étrangers,
pour qu’ils payent ce qu’ils ne doivent pas payer. Il faut
sans relâche exiger le respect de ses droits.

L’autre moitié, elles sont régularisées depuis souvent longtemps,
mais toujours assidues à la vie du collectif. En tout
cas, présentes non moins que les autres aux actions et manifestations
du collectif. Ce qui surtout frappe est cette capacité
d’empathie, de cohésion et de solidarité active, ce sentiment
de devoir « se serrer les coudes » entre femmes exploitées.

Halima, régularisée depuis quelques mois, après 18 ans
qu’elle vit ici (pour motif de « vie privée et familiale », car elle
aussi a en France une famille de nationalité française), se rembrunit
à la pensée de ce qu’elle garde toujours sur le coeur :
son père d’abord, puis sa mère, sont décédés au pays sans
qu’elle puisse aller aux funérailles. Mais là-dessus, son arrestation
est évoquée, 24 heures de garde à vue à la suite de la dernière
action, en juin dernier, à l’Organisation internationale
de la francophonie.

Alors elle sourit : « mon image est dans
tous les journaux ».

Et son sourire a un sens spécial, ineffaçable
 : mêlé de profonde amertume et de fierté. Elle n’a pas pu
aller au Maroc quand c’était, humainement, capital ; elle n’a
pas pu y aller, alors que son image faisait le tour du monde,
puisque - et c’est sa fierté - elle est « toujours en première ligne
derrière la banderole du collectif ».

Porte-parole de fait, incontestée, est Bahija. Mais elle refuse ce
qualificatif : au 9ème il n’y a ni porte-parole ni responsables,
seule responsable est l’assemblée hebdomadaire. Après avoir
réfléchi un instant, elle se dit « une militante active et aguerrie ».

Puis elle demande d’effacer le dernier mot : « une militante de
base active », voilà, cela et rien de plus. Mais d’autres ne sont
pas d’accord. Se faisant l’interprète d’un sentiment commun,
Wahiba dit que Bahija est bien plus que leur porte-parole,
elle est : « notre exemple et notre guide ». Et elle vante son courage
indéfectible, à faire envie à bien des hommes. Bahija, la
rougeur aux joues, à ces mots se rebiffe et demande de n’en rien
écrire. Elle nous excusera d’enfreindre ses souhaits. Par expérience
nous savons que la modestie n’est pas le fait des « guides ».

LES ACTIONS

Nous l’avons dit, le 9ème est connu surtout pour ses actions.
Et pour sa capacité, mine de rien, de déjouer la surveillance
de la police.

Concernant la question du travail des femmes, le fait qu’elles
sont surtout employées dans des boulots sous-payés des services
à la personne, quelques actions, s’étalant sur plusieurs
mois en 2007 et 2008, sont évoquées. Parmi les plus significatives,
l’occupation du Secrétariat chargé de la solidarité,
dans le 7e arrondissement, et l’Agence nationale des services
à la personne, dans le 15e.

Au cours de la première, les femmes du collectif ont eu un
long entretien avec la secrétaire d’État de l’époque (Valérie
Létard, maintenant remerciée par Fillon) pour dénoncer sa
signature d’un accord avec le ministère de l’immigration et
l’agence des services à la personne.

« Le scandaleux de cet
accord, toujours en vigueur, est que les femmes qui viennent en
France par regroupement familial doivent être orientées vers ce
secteur des services à la personne. »

Pendant ces actions, elles sont aussi allées demander le soutien
de Rachida Dati, non tant comme ministre de la justice,
que comme femme et maire du 7e arrondissement, où une
majorité de femmes sans-papiers travaillent dans les services
à la personne.

Pour toute réponse, Rachida a vite appelé la
police qui n’a pas ménagé ces travailleuses sans-papiers qui, la
plupart, étaient de même origine maghrébine qu’elle.

Ces actions ont été faites au moment du lancement des premières
grèves de sans-papiers par les syndicats. Leur but était
de sensibiliser l’opinion publique sur les travailleuses sanspapiers
isolées, très nombreuses mais entièrement négligées
par les organisations syndicales. L’écho médiatique a été
remarquable, et a donné une visibilité spécifique au 9ème, en
tant que collectif où des femmes sont très actives et combatives.

Quelque-unes soulignent que ce cycle d’actions était prévu
être mené par des femmes exclusivement, avec la seule participation
des femmes, mais des hommes ont pu finalement s’y joindre : pour ne pas les « laisser seules », ou, comme certains
l’ont dit, par solidarité avec les « femmes résistantes ».

Sokhna met les point sur les i : ces actions n’étaient pas, en
elles-mêmes, spécialement faites pour exclure les hommes.
« La question de la parité peut se poser pour d’autres collectifs,
mais pas chez nous. Nos pratiques, nos méthodes de lutte se
conjuguent au féminin, mais sans écarter les hommes.

Ceci est
très important pour nous, puisqu’en majorité nous venons
d’Afrique, où, dans beaucoup de pays, la parité homme-femme a
du mal à passer. La plupart des collectifs de sans-papiers sont
dirigés par des hommes, les femmes sont reléguées au second plan,
elles ne sont pas consultées pour les décisions.

Au 9ème, les femmes
ont voix au chapitre, nous sommes toutes au devant de la
scène, au premier rang dans le combat, avec les hommes, pour le
droit à la régularisation de tous les sans-papiers. »

Ces mots ont l’approbation des toutes, et, là-dessus, c’est assez
parlé de ce point du travail des femmes. On passe à autre
chose, aux actions les plus mémorables du collectif, auxquelles
les hommes ont eu part aussi, et un rôle égal, sans distinction.

Les plus mémorables ?…

Difficile affaire.

Les souvenirs foisonnent, et, pour chaque action, il y a au
moins une femme qui a de bons motifs pour s’en rappeler et
la dire mémorable. Zineb évoque tout particulièrement l’occupation
du Conseil général des Hauts-de-Seine à Nanterre
(novembre 2005 - janvier 2006) : c’est là qu’elle a été gazée
pour la première fois de sa vie. Mais, disent les autres, cette
occupation a été mémorable à bien des égards.

D’abord elle
a duré deux mois et demi et, pendant ces deux mois et demi,
les sans-papiers sortaient pour d’autres actions dignes qu’on
s’en souvienne, ce qui fait qu’elle est encore très vive dans les
mémoires de tout le monde.

Ensuite, elle a aboutit à de nombreuses
régularisations. Sans compter, en plus, la très bonne
ambiance dans laquelle elle s’est déroulée. Et Zineb, alors, de
se rappeler qu’elle a même pu préparer deux moutons pour
la fête du Laïd.

Une liste tant soit peu exhaustive serait longue, aussi, en plus
de celles mentionnées, nous en dressons une assez courte,
assez arbitraire sans doute, mais dont rien que la lecture - cibles
et dates - est significative.

Permanence de Daniel Vaillant, janvier 2001. Permanence de
Sarkozy à Neuilly, janvier 2003 (et janvier 2004, avril 2005).
Association de Bernadette Chirac, février 2003 (et avril
2005). Théâtre de la ville, avril 2003 (et février 2005, février
2006). Maison de Victor Hugo, juillet 2003. Représentation
du parlement européen à Paris, juin 2004 (et avril 2005).
Fédération PS93, janvier 2005 (du 12 au 18). Unicef, 2005
(du 4 mars au 19 avril). Bourse du travail Turbigo, 2005 (du
19 avril au 10 mai). Mairie de Neuilly, septembre 2005. Place
Beauvau (ministère de l’intérieur, avec ACT-UP), décembre
2005. Sénat, mars 2006. Tour Eiffel, mai 2006. Médiateur de
la république, septembre 2006. QG de campagne de Sarkozy,
janvier 2007. Bourse du travail de Château d’eau (République),
2007 (du 10 février au 6 avril). Église Saint-Josephdes-
Nations, décembre 2007. Haut commissariat chargé aux
solidarités actives (Martin Hirsch), février 2008. Haut conseil
de l’intégration, mai 2009…

LA TOUTE DERNIÈRE ACTION

Pour conclure sur ce sujet des actions, Bahija remarque :
« La question de l’immigration reste au devant de la scène politique
et continue d’être malheureusement abordée d’une manière
démagogique dans un contexte politique où la campagne des élections
présidentielle est lancée.

Le ministère de l’immigration et de
l’identité nationale (dont nous demandions la suppression puisque
l’immigration à côté de l’identité nationale était tout un programme
 : immigration = danger pour la nation), ce ministère
n’existe plus. Mais il n’en demeure pas moins que l’immigration
est maintenant du ressort du ministère de l’intérieur, donc liée à
la sécurité, donc elle continue, dans l’esprit du gouvernement, à
être un danger pour la France. Ajoutons à cela que l’immigration
est ainsi gérée par un ministre qui a été condamné pour racisme.
N’y a-t-il pas là un véritable scandale d’État ?

« C’est pour dénoncer ce scandale que le mercredi 17 novembre
nous nous sommes faufilés, au travers des flics qui n’ont rien compris,
et avons fait un sit-in devant le siège de l’UMP, au moment
même où toute la crème arrivait pour la désignation du nouveau
secrétaire général. Il y avait là le premier ministre, il y avait tous
les ministres au grand complet, les secrétaires d’État, les grands
médias, etc... et puis nous qui brandissions nos pancartes et qui
criions nos slogans : "Hier immigration et identité, aujourd’hui
immigration et sécurité.«  »Mais où sont passés l’intégration et le
développement solidaires ????«  »Le lieutenant de Sarkosy,
condamné pour racisme.«  »Hier condamné pour racisme,
aujourd’hui chargé de l’immigration." Devant nous, des visages
blêmes, rouges, ou verts de rage. Le plus grand étonnement peint
sur ces visages, en voyant là cette quarantaine de trouble-fête en
dépit du grand déploiement des forces de police. »
« Ils étaient », commente Wahiba, « c’est le cas de le dire, en
colère et en couleur ».

LE 9ème EN DEUX MOTS

Il ne s’agit pas d’un collectif uniquement parisien, il accueille
aussi des sans-papiers de la région parisienne, cela fait qu’il a
des contacts réguliers non seulement avec la préfecture de
Paris, mais aussi avec plusieurs préfectures d’Île de France.
Une vingtaine de nationalités sont présentes dans le collectif :
d’Afrique, bien sûr, mais non seulement, aussi d’Amérique
latine, du Moyen-orient, d’Asie et d’Europe orientale.

« Il y a
là une vraie richesse d’expériences de lutte », dit Bahija, et cela,
attendu le climat de discussion ouverte qui règne dans le collectif,
« permet des échanges remarquables d’idées ».

Les inscrits actuellement sont plusieurs centaines, dans
les 500. La vie interne est scandée par les assemblées hebdomadaires
qui se tiennent tous les lundis soir au CICP
(21ter rue Voltaire, dans 11e arrondissement), où sont prises
toutes les décisions importantes, avant tout celles des mobilisations
et des actions.

Il y a une permanence tous les samedis
de 10h à 14h à la même adresse, pour l’accueil des sanspapiers,
l’information juridique et sur la vie et les luttes du
collectif. Ces permanences sont tenues majoritairement par
des femmes, anciennes sans-papiers ou qui continuent de
l’être mais en train d’apprendre à bien utiliser l’« arsenal juridique
 », aussi bien en vue des rencontres en préfectures pour
le traitement des dossiers de régularisation, que pour s’en servir
lors des actions et des luttes.

À propos de ces dernières Bahija précise : « Aujourd’hui il n’y
a pas le rapport de force nécessaire et suffisant pour faire plier le
gouvernement. Cette faiblesse découle des choix passés pris par le
mouvement au fur et à mesure. Avant de parler d’une refondation
unitaire du mouvement, il me semble qu’il faudrait des solidarités
sur le terrain entre les différents acteurs, avant tout entre
collectifs.

Par exemple, chaque fois qu’un groupe fait une action
qui dénonce les choix du gouvernement et qui est susceptible d’en
déranger le bon déroulement, il faudrait que les autres apportent
leur solidarité active. De cette manière on encouragerait l’extension
de ce genre d’actions, on encouragerait la constitution de
groupes capables d’agir dans un même sens. Aujourd’hui, dans le
mouvement des sans-papiers, c’est malheureusement le contraire
qui se produit.

Au lieu de favoriser la richesse de diversité d’acteurs
solidaires, ce genre de solidarité des luttes fait défaut. Il est
vain de penser à construire l’unité dans des rencontres, ceci me
paraît une démarche abstraite, loin de la réalité de terrain. »

[Article extrait de La Voix des Sans-Papiers n°2, à lire et télécharger sur notre site.

Une manifestation du 9eme Collectif

Le 9ème Collectif des Sans Papiers manifeste à Paris le 4 juillet 2009, entre l’Odéon et la rue de Grenelle, adresse du Ministère de l’immigration.

Contact :

06 03 58 39 59

Mail : 9eme_collectif no-log.org

Site : http://9emecollectif.net

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Mis en ligne par La rédaction
 10/12/2010

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