Grands-Lacs : Goma - Kivu

Les rebelles du M23 ont pris Goma

Kabila : appel au peuple à se mobiliser pour « défendre notre souveraineté »

« La bataille de Goma a commencé » titrait hier, lundi 19 novembre, Christophe Rigaud sur Afrikarabia (blog du Courrier International).

« Goma prête à tomber aux mains de la rébellion, le scénario était prévisible. Depuis la création du M23 [1] en avril dernier, le rapport de force ne s’est jamais inversé : les rebelles avancent et l’armée congolaise recule. A deux reprises seulement, et pour de très courtes durées, Kinshasa a pu reprendre du terrain sur l’ennemi, mais c’était sans compter l’aide des casques bleus de la Monusco, ou plutôt de leurs hélicoptères. Depuis 7 mois, le M23 mène donc la danse face à une armée fantôme, qui déserte le plus souvent ses positions. Pas étonnant de retrouver aujourd’hui le M23 dans les faubourgs de la ville de Goma, prêt à en découdre. »

Christophe Rigaud d’ajouter que « ce lundi, les rebelles ont lancé un ultimatum aux autorités congolaises, leur demandant de démilitariser la ville et d’ouvrir des négociation. Quelques heures plus tard, le gouvernement a annoncé qu’il ne négociera pas avec le M23. Après ce refus, dans l’après-midi, les rebelles semblaient prêt à lancer l’assaut final… et dans la soirée le M23 affirmait être brièvement entré dans la ville de Goma. »

Une dépèche AFP annonce que « les rebelles du M23, qui sont soutenus par le Rwanda selon l’ONU et Kinshasa, ont pris mardi à la mi-journée le contrôle de Goma, capitale régionale de la riche région minière du Nord-Kivu dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), une ville qui fut déjà conquise en 1998 par des rebelles pro-rwandais. »

Des observateurs sur place rapportent que les rebelles ont pris tranquilement, dans la matinée, le contrôle des différents quartiers alors que l’armée se retirait sans combattre, et après avoir pillé une partie de la ville.

Voir en vidéo (Euronews)

Les rebelles encerclaient Goma depuis plusieurs jours et les combats avaient repris ce matin, mardi, à l’issue de l’ultimatum lancé par le M23 à Kinshasa, qui exigeait la «  démilitarisation » de la ville et l’ouverture de négociations.

Kinshasa aura cependant catégoriquement refusé de négocier avec les rebelles, qualifiés par les autorités congolaises de « forces fictives mises en place par le Rwanda pour dissimuler ses activités criminelles en RDC ». Selon un rapport des Nations unies, le M23 serait en effet soutenu par le Rwanda et l’Ouganda, ce que démentent Kampala et Kigali : mais en dépit de leurs dénégations, le Rwanda et l’Ouganda sont accusés par la RDC, l’ONU et différentes ONG de parrainer les rebelles congolais du M23, voire de leur avoir fourni un appui militaire décisif.

Alors que le gouvernement Congolais accuse le Rwanda de soutenir le M23 et d’avoir tiré des obus sur le territoire congolais depuis la frontière rwandaise (qui auraient fait quatre morts et une vingtaine des blessés ce lundi selon Radio Okapi), les autorités rwandaises ont accusé lundi l’armée congolaise d’avoir « délibérément bombardé » la ville de Gisenyi avec des chars et des mortiers. Ces tirs seraient responsables de deux morts : « Les FARDC (Forces armées de RDC) ont délibérément bombardé le Rwanda, en utilisant des obus de mortiers », a déclaré à l’agence de presse rwandaise (RNA) le porte-parole de l’armée rwandaise le Général Joseph Nzabamwita. Selon Radio Okapi, l’armée congolaise, qui a réfuté avoir ordonné de tels tirs, n’exclue cependant pas la possibilité d’un tir accidentel.

Selon l’AFP, (information mise à jour à16h19, heure de Paris), le chef du M23, Sultani Makenga, a donc fait son entrée dans la ville : « Il y a circulé avec une escorte. Ancien colonel promu général, Makenga avait fait défection de l’armée régulière en mai pour créer le M23. » L’agence de presse française rappelle que Sultani Makenga est « accusé d’horreurs à grande échelle contre les civils, par Washington qui l’a mis sur une liste noire de personnes physiques ou morales sanctionnées ».

La situation cet après-midi

A Goma, l’ambiance s’est détendue dans l’après-midi. Selon une journaliste de l’AFP, « les habitants ont recommencé à apparaître dans les rues alors que les soldats du M23 circulent sans incident. »

« Un camion et une camionnette débâchée, pleins de rebelles en armes, circulaient lentement en centre-ville applaudis par les passants. Depuis 13H00 locale aucune détonation d’arme, légère ou lourde n’a retenti. Les habitants qui s’étaient terrés chez eux ou s’étaient réfugiés dans les enceintes closes de hauts murs à l’arrivée des rebelles sont sortis curieux. »

Hier, on apprenait que les combats auraient tué quatre personnes et blessé plusieurs autres, la plupart par des balles perdues. Certaines sources évoquées par Radio Okapi parlent également de personnes tuées par des militaires congolais incontrôlés.

Aucun bilan n’a pu encore être établi sur les derniers combats et bombardements de la journée de mardi.

« L’armée » congolaise

Selon plusieurs témoignages les rebelles n’auraient pas rencontré de résistance de l’armée loyaliste congolaise (FARDC) et les rebelles du M23 « contrôlent la ville de Goma et poursuivent l’ennemi » qui est « en débandade », a déclaré peu après midi le colonel Viannay Kazarama, porte-parole du mouvement.

L’armée congolaise, sous payée (quand elle est payée...), mal équipée, est régulièrement accusée de nombreux pillages et exactions (dont de nombreux viols) dans le sud et nord Kivu. La MONUC se voit ainsi parfois obligée de protéger les populations civiles congolaises des violences qui sont le fait de leurs propres forces armées...

« Nous vivons comme des chiens. Nous errons aux crochets des civils leur mendiant des bananes. Cela fait trois mois que nous n’avons pas été payés ou reçu quelque chose à manger… » témoignait un militaire congolais en fonction à Minova, dans le Sud Kivu, traduisent bien l’état de clochardisation et d’abandon dans lequel vivent les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC).

Ainsi, une enquête menée auprès de plus de 10 000 ménages dans les provinces du Nord et du Sud Kivu a désigné les FARDC comme la deuxième source la plus fréquente d’insécurité, après le banditisme. « Et avec un nombre d’exactions commises supérieur au nombre des atteintes perpétrées par les groupes armés », ajoute Luigi Elongui (soleildugraben), après lecture du Rapport Prendre position sur la réforme du secteur de la sécurité co-signé en avril 2012 par 13 organisations et réseaux congolais et internationaux.

Ainsi, avant leur fuite, dans la nuit de lundi à mardi, les militaires congolais auront pillé un quartier sud de Goma.

Une armée qui vit « sur le dos » des populations congolaises...

A lire : République démocratique du Congo : Une réforme militaire est nécessaire d’urgence, le fichier pdf en bas de page, le Rapport Prendre position sur la réforme du secteur de la sécurité et les éléments fournis sur l’armée congolaise par la CIA (World Factbook).

"En dépit de l’aide internationale, la République Démocratique du Congo, au vu du profond sous-développement dans laquelle elle s’est enfoncée, n’a pas les ressources suffisantes pour se doter d’une armée régulière, bien gérée, dont les forces sont casernées.

L’impossibilité de survivre dans ces conditions les amènent à vivre sur le dos de la population par le biais d’exactions et de spoliations constantes, principalement en zones rurales.

La paysannerie, déjà la partie la plus pauvre de la population, paye le plus lourd tribut alors qu’elle est celle qui devrait être protégée par l’armée qui exerce en principe un rôle de maintien de l’ordre public, aux côtés de la police nationale.

On assiste donc à un retour à la situation que le pays a connu à la fin de l’ère mobutiste où les militaires étaient devenus la crainte majeure de la population. La MONUC se voit donc obligée dans certains cas de protéger les populations civiles des violences qui sont le fait des forces armées.

Cette dramatique évolution s’est encore aggravée par le nombre croissant de violences sexuelles perpétrées par les militaires dans les campagnes dans un contexte de relative impunité, les poursuites engagées contre les auteurs de ces sévices par la juridiction militaire étant très limitées au regard de l’étendue du phénomène." (Wikipédia)

Le M23

Le M23 a été créé au début du mois de mai par des militaires qui après avoir participé à une précédente rébellion avaient intégré en 2009 l’armée congolaise, à la suite de la signature d’un accord de paix. Ils se sont mutinés en avril, arguant que Kinshasa n’avait pas respecté ses engagements.

Les travailleurs humanitaires et la réaction de l’ONU

L’agence Belga RTL rapporte à 16h10 (heure de Bruxelles) que « les travailleurs humanitaires se sont réfugiés mardi dans l’enceinte du bâtiment du Programme alimentaire mondial (PAM) à Goma (RDC) » selon une porte-parole de l’agence de l’ONU à Genève, Elisabeth Byrs, les locaux su PAM ayant été désignés par l’ONU comme le point de rassemblement pour le personnel humanitaire de la ville. Les opérations dans le Nord-Kivu sont provisoirement suspendues mais « le PAM a l’intention de reprendre ses opérations dès que possible. » Toujours selon Elisabeth Byrs, « le personnel de l’ONU a parlé avec le M23, « qui contrôle Goma », et le mouvement rebelle « a accepté de respecter l’espace humanitaire ». »

L’ONU va prendre de nouvelles sanctions contre le M23

A New York, le Conseil de sécurité des Nations unies s’apprête à durcir les sanctions contre le M23 suite à la prise de la ville de Goma. Le texte, proposé par la France, doit être adopté mercredi 21 novembre.

La résolution ajoute sur la liste noire de l’ONU plusieurs officiers du M23 qui seront donc frappés d’une interdiction de voyager et du gel de leurs avoirs financiers.

Le texte demande également la « cessation immédiate » de tous les soutiens extérieurs du M23, sans aller jusqu’à mentionner le Rwanda.

Cette résolution ne comporte pas de sanctions contre le Rwanda comme cela avait été un temps envisagé. Les Etats-Unis refusent en effet d’inclure des officiels rwandais sur la liste des sanctions comme le recommande le panel d’experts sur la RDC.

La suite des événements ?

De Kinshasa, le président congolais Joseph Kabila a lancé un appel « au peuple ainsi qu’à toutes les institutions » à se mobiliser pour « défendre notre souveraineté » contre l’agression dont la RDC se dit victime de la part du Rwanda.

Joseph Kabila serait ensuite arrivé à Kampala, pour discuter de la crise avec le président ougandais Yoweri Museveni.

Le président de RDC a dit vouloir « présenter ses preuves » contre les pays selon lui impliqués dans la crise au sommet de la Conférence internationale de la région des Grands Lacs (CIRGL) en cours à Kampala.

Nul ne sait pour l’heure ce qui ressortira de cette conférence.

Une chose est certaine, l’une des bases de la légitimité d’un état est de fournir à ses populations un minimum de sécurité.

Joseph Kabila, « mal élu », n’aura pas entamé les réformes nécessaires du « secteur de la sécurité », comme l’y enjoignaient les nombreuses ONG (13) signataires du Rapport RDC : Prendre position sur la réforme du secteur de la sécurité, en avril dernier.

Ces réformes auraient cependant donné un semblant de crédibilité au Président congolais, dont les observateurs nationaux et internationaux auront pu jugé des nombreux manquements et fraudes qui auront illustrés son « élection » largement contestée.

« Les personnes haut placées qui, au sein du gouvernement et de l’armée, sont responsables des réformes, continuent de profiter de l’armée actuelle en se servant sur les salaires des troupes, en prélevant des pots-de-vin, en prenant part à l’exploitation ou au commerce illégal des minerais, ou encore en rackettant les gens en échange d’une protection », dénonçait en avril 2012 Dismas Kitenge, président du Groupe Lotus et vice-président de la Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme (FIDH).

A Goma, après avoir craint les combats, toute la population ne voit pas forcément d’un mauvais œil la prise de la ville par l’Armée Révolutionnaire Congolaise, ARC/M23, comme ont pu en témoigné de nombreux observateurs sur place.

Alors que la majeure partie des populations du Kivu vit dans un dénuement extrême et que la corruption gangrène la société congolaise, que l’insécurité règne, du fait des groupes armés ET de l’armée congolaise, les appels « à la résistance nationale » lancés par Kabila seront-ils entendus ?

Quelques soient les soutiens éventuels dont auront bénéficié de la part du Rwanda et de l’Ouganda le mouvement rebelle régnant aujourd’hui sur Goma, les congolais du Kivu aspirent-ils à soutenir l’administration de Kinshasa ?

Rappelons qu’alors que le revenu moyen national en RDC est de 22 $ par mois (et 17$ par mois dans le nord Kivu) [3], les députés et sénateurs congolais se sont octroyé cette année une augmentation de salaire de 220%, portant leurs rémunérations à 13.000 $ par mois (les ministres s’attribuant environ 30.000$ par mois).

A priori, on imagine mal les habitants du Kivu se battre avec acharnement pour défendre la kleptocratie en place...

Illustrations Capture d’écran, RD Congo : les combats reprennent aux portes de Goma, Euronews (vidéo publiée le 20/11 à 00 h 45 CET).

Plus d’informations :

le site et portail officiel de la Présidence congolaise

le site officiel du M23 (vous pourrez y lire leurs derniers communiqués)

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Mis en ligne par Safari
 20/11/2012

 Documents

Rapport - Prendre position sur la réforme du secteur de (...)
 Izuba

[1Armée Révolutionnaire Congolaise, ARC/M23, que nous nommerons ici M23 (Nda)

[2Armée Révolutionnaire Congolaise, ARC/M23, que nous nommerons ici M23 (Nda)

[3selon le PNUD - mars 2009 (.pdf - PNUD

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