Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique, Mémoire d'encrier, 2024, 144 pages.
Ce livre découle de recherches dans les archives de l'Oeuvre de la Sainte-Enfance, une association missionnaire internationale qui oeuvrait au Québec jusque dans les années 1960 et qui récoltait les dons d'enfants catholiques afin de « racheter » l'âme d'enfants lointains en besoin de rédemption (« les petits Chinois »), autrement dit afin de les convertir au christianisme. Ces enfants et jeunes catholiques écrivaient parfois à la direction parisienne de la Sainte-Enfance ; c'est donc à partir de 200 missives addressées entre 1890 et 1930 que Catherine Larochelle interprète et reconstruit un pan méconnu de l'histoire du Québec.
Ces lettres sont pour la plupart écrites par des voix déconsidérées, celles de jeunes femmes francophones, pauvres et pieuses. Ces femmes, lorsqu'elles ne sont pas carrément absentes du récit historique québécois dominant, y sont exclusivement présentées comme des victimes (de l'Église, du colonialisme britannique, du patriarcat). Pour Larochelle, ces femmes sont pourtant des actrices de l'histoire coloniale, économique et transnationale du Québec qu'il est important d'écouter, car ce qu'elles disent dans leurs lettres fait partie de ce qui nous constitue aujourd'hui en tant que société.
Larochelle trouve de nombreuses choses dans ces lettres : complexe de la sauveuse blanche, stratégies ingénieuses de survie, volonté de tisser des liens de solidarité, etc. Elle montre comment ces jeunes femmes participent elles aussi à la reproduction de l'ordre colonial et du racisme en se figurant « les petits Chinois » comme étant inférieurs, comme devant être sauvés. Ces femmes ce sont pas que des colonisées ; elles sont aussi les commanditaires d'un réseau missionaire catholique mondial, dont le Canada a aussi été le « bénéficiaire », notamment dans le cadre des pensionnats autochtones. En dernière instance, elle montre que ces lettres proposent une autre représentation du duo « femmes + catholicisme » dans l'histoire du Québec, une image nuancée « qui ne peut se réduire à la figure de la victime, car celle-ci ne peut résumer l'expérience et la capacité imaginative de ces correspondantes. » (p. 123)
La démarche de Larochelle est à souligner. Elle se bat ici avec sa posture d'historienne, et cherche à lire l'histoire de ces lettres « intimement ». La forme du livre s'éloigne ainsi considérablement de l'essai d'histoire classique, et certains choix (fragmentation du livre en courts chapitres thématiques, écriture épistolaire à un ami anonyme, forte présence d'une voix narrative subjective, absence de linéarité), bien que créatifs et propices pour faire de l'histoire autrement, donnent parfois un résultat quelque peu embrouillé (ce qui fait peut-être écho à la difficulté d'extraire un portrait clair et linéaire des archives).
Grâce à l'histoire de ces 200 lettres, Larochelle souhaite repenser ce qu'on entend par l'histoire du Québec. Il s'agit d'un objectif ambitieux pour un si petit livre, dont les conclusions sont en dernière instance exploratoires. Néanmoins, on apprécie grandement que l'autrice nous invite dans l'intimité de son exploration, et qu'elle nous fasse découvrir, avec humilité, un pan curieux et méconnu de l'histoire du Québec « qui ne se [lit] pas comme une histoire de colonisés » (p. 28). Un petit livre fort sympathique au propos original, par une historienne qui repousse les limites de l'histoire du Québec.