31 octobre 2014 - Père Lachaise

Paris : Inauguration d’une stèle en souvenir du génocide des Tutsi

« Le détournement de la raison d’Etat pour protéger des complices de génocide n’est pas acceptable pour tout le monde »

Cluny, Dieulefit, Bègles, Chalette, Toulouse et maintenant Paris, sixième ville française à installer, le 31 octobre 2014, un monument en mémoire du génocide des Tutsi du Rwanda.

« En 1994, au Rwanda, plusieurs centaines de milliers de Tutsi ont été victimes d’un génocide. Cette stèle est dédiée à leur mémoire »

Un moment de recueillement et « un moment de soulagement et de satisfaction historique pour les rescapés », même si, comme le rappelle Régis Marzin, « ce n’est qu’une étape ».

Anne Hidalgo, la Maire de Paris, a déclaré* souhaiter « regarder la vérité en face », et « transmettre les questionnements et les éléments de réponses que nous avons » : « Elle parle de mémoire, transmission et éducation. »

Ci-dessous les mots prononcés lors de cette inauguration par Marcel Kabanda, président d’Ibuka France.

31 octobre 2014 - Père Lachaise

Paris : Inauguration d’une stèle en souvenir du génocide des Tutsi

« Le détournement de la raison d’Etat pour protéger des complices de génocide n’est pas acceptable pour tout le monde »

Intervention de Marcel Kabanda - président d’Ibuka France

Mme le Maire de Paris,
Mme le Maire du XXè arrondissement de Paris,
Excellence Mr l’ambassadeur
Mmes et Mrs les élus

Chers amis,

Pour commencer, je voudrais remercier la Maire de Paris, Mme Anne Hidalgo, qui dans le cadre de la vingtième commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda, nous offre, en Ile de France, un lieu de recueillement en mémoire des victimes de cette catastrophe. Mes remerciements s’adressent également bien évidemment à l’ensemble du conseil de Paris qui, comme je l’ai appris, a voté à l’unanimité cette décision.

Nous nous réunissons chaque année pour penser et rendre hommage aux victimes du génocide des Tutsi du Rwanda. A cette occasion, nous rappelons qu’il y a 20 ans, d’avril à juillet 1994, plus d’un millions d’enfants, de femmes et d’hommes ont été assassinés parce qu’ils étaient nés Tutsi. Nombre d’entre nous ont été au bord de l’abîme, ils en ont ramené des stigmates que l’on peut voir sur leurs corps et des blessures que nous ne pouvons voir parce qu’elles ont été faites à l’âme.

Ce fut un grand moment de la haine et de la violence, mais aussi de l’indifférence du monde. Il est aujourd’hui venu le temps le temps de réparer et de soigner, par l’hommage aux morts et le soutien aux rescapés.

Les plus attentionnés de nos amis, ceux qui connaissent nos problèmes, connaissent nos pensées et nos activités, nous disent assez souvent qu’il faut arrêter de regarder dans le rétroviseur, d’aller de l’avant, d’avancer. Ils ne le disent pas, mais ils le suggèrent nous devrions essayer d’oublier. Ils ne doivent pas bien comprendre l’objet d’un combat qui nous occupe autant pour des faits révolus depuis 20 ans, 75 ans ou un siècle.

Nous sommes sans doute les mieux placés pour connaître le poids de la charge et son impact sur nos vies, notre santé, nos familles et nos carrières professionnelles. Nous sommes cependant aussi les mieux placés pour apprécier les enjeux, pour savoir que nous n’avons pas le choix, que nous devons continuer. L’objectif des bourreaux était d’exclure de notre humanité ceux qu’ils ont assassinés. Ils ne les trouvaient pas assez dignes de faire partie du genre humain.

J’ai lu récemment dans un livre de prière aux morts que certains d’entre vous connaissent que « la vraie mort, c’est l’oubli. ». C’est vrai pour ceux qui ont été assassinés, mais c’est tout aussi vrai pour nous les vivants.

Pour les « déjà » morts, les assassins disaient : ceux qui naîtront demain devront se demander à quoi pouvait ressembler un Tutsi. Ils coupaient et violaient les corps, mais c’est dans les êtres, l’humanité qu’ils violentaient et cherchaient à annihiler. Ils tuaient et faisaient disparaître les traces, telles que les habitations, les pièces d’identité, les albums de famille...

Mais ce sont leurs serviteurs, ceux qui, même après la neutralisation des assassins par la loi ou par l’âge, continuent de nier le crime, clarifient le mieux le but des tueurs. En permanence et dans la longue durée, ils prolongent le travail d’effacement, affirmant en creux que nous pouvons encore aujourd’hui faire quelque chose.

Nous pourrions nous distancier de cette mémoire si nous pouvions la déposer quelque part, non pas comme un objet encombrant dont on se débarrasse à la première occasion, mais avec l’assurance qu’elle n’est plus tourmentée par les ricanements des bourreaux et les railleries des lâches qui, dès années après la saison des meurtres, continuent de diffuser la propagande des bourreaux.

Pour nous et après nous : Nous connaissons tous la formule « Plus jamais ça ».

Mais qui dit cela ? Ce n’est certainement pas le « ça » qui promet au genre humain qu’il ne reviendra plus jamais. Qui oserait le croire ? C’est nous qui prenons l’engagement de lui barrer la route. Mais quelle serait la valeur de notre engagement et quelle serait notre capacité à l’honorer si nous ne pouvons même pas nommer ce « ça », si nous ne sommes pas capables d’en décliner le contenu ? Et si nous préférons laisser à nos enfants le soin de décoder le langage de la haine de l’autre ?

La grande affaire de la mémoire n’est pas l’apprentissage. Une personne qui assiste à une expérience n’a aucun moyen pour commander à ses neurones d’enregistrer les traces ou de les empêcher de retenir quelque chose. Le vrai problème est celui de la transmission. Ceci est le fruit d’un processus complexe qui implique un choix, une volonté et une décision. On peut ne pas en avoir le courage parce qu’il n’y a personne pour vous entendre ou parce que ce que l’on a à transmettre n’est pas en adéquation avec l’idée que l’on se fait de soi, de son groupe ou de son État. On laisse alors se réaliser des courts circuits intergénérationnels avec pour conséquence qu’en l’’espace de quelques années, « plus jamais ça » peut signifier tout et n’importe quoi.

Au-delà du projet d’éradication du Tutsi honni, ce sont les valeurs du vivre ensemble, les valeurs de la citoyenneté, de la tolérance qui ont été récusées, pulvérisées. Lorsqu’une catastrophe de grande ampleur a remis à ce point en cause fondatrices du vivre ensemble, le témoignage, la mémoire et la pédagogie sont les piliers indispensables de la reconstruction. Un travail aussi complexe ne peut s’accomplir sans l’intervention de l’Etat et des élus. Aussi depuis 6 ans, nous avons interpellé les Maires de France afin qu’ils nous aident à sensibiliser nos concitoyens au travail de mémoire et de pédagogie que ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 implique pour tous. Ce n’est pas facile. La méconnaissance, l’incompréhension, la peur sont les principaux obstacles que nous rencontrons.

A Paris, la discussion a été franche et loyale. Je suis heureux et je remercie l’équipe de la Mairie de Paris pour le résultat auquel nous parvenons aujourd’hui. C’est bien un premier résultat. La réflexion se poursuit en vue d’un lieu de mémoire dans un espace public. Autour de la stèle que nous allons découvrir à l’instant, les rescapés viendront se recueillir et déposer une gerbe de fleurs au lieu de la jeter dans la Seine comme nous l’avons souvent fait.

Mais il reste à trouver la place du citoyen, le lieu où s’incarnera la pédagogie de la tolérance et du vivre ensemble. Je me l’imagine comme un lieu où il sera possible à la fois de rendre hommage aux victimes, mais aussi de mettre à la disposition du public l’information dont il a besoin pour savoir et comprendre ce qui s’est passé. Le devoir de mémoire demeurerait incomplète s’il n’était accompagné de l’apprentissage de l’art du vivre ensemble, selon le mot de Pierre Hassner.

En attendant, le geste que nous posons aujourd’hui est donc à la fois pour les morts et pour les vivants. Il redonne aux premiers leur place dans l’histoire humaine. Aux seconds, il permet de se reconstruire en les reconnectant à la société des hommes. Pour paraphraser le titre d’un livre, c’est par les soins que nous prodiguons aux morts que nous pouvons guérir les vivants. Ceux qui ont aux bords de l’abîme ne sont pas les seuls à avoir besoin de guérison. Il y a aussi tous ceux-là qui ont regardé de près ou de loin sans réagir et qui aujourd’hui sont incapables de regarder avec lucidité cet épisode de leur histoire ou ne peuvent le faire qu’à travers le miroir grossier et déformant du déni.

Pour terminer, merci à ceux qui nous accompagnent

Un grand merci à l’UEJF, qui a consigné notre première demande d’un lieu de mémoire à Paris. A la FMS et au Mémorial de la Shoah qui ont mobilisé leurs ressources financières, humaines, leurs talents pour promouvoir la recherche scientifiques et les échanges sur le génocide des Tutsi afin que mémoire rime avec savoir.

Merci au Collectif Van, à l’ensemble des associations arméniennes, ainsi qu’à l’association SOS Racisme, pour leur accompagnement bienveillant dans la lutte contre le négationnisme. Toute notre gratitude à la Licra et à l’Union libérale israélite de France pour les encouragements et soutiens qu’ils nous ont apportés pendant cette année de la 20è commémoration du génocide.

Je ne saurais oublier l’appui de Médecins du Monde, qui accueille depuis plus de dix ans les veillées commémoratives des rescapés et a contribué à la mise en place au Rwanda d’équipes de prises en charge psychologique des survivants. Le travail de mémoire ne pouvant aller sans l’œuvre de la justice, je saisis également cette occasion pour remercier le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda qui, dans une certaine indifférence mais avec constance, s’y consacre. Pour des raisons de santé, son Président, Alain Gauthier n’est pas avec nous aujourd’hui, mais il m’a demandé de vous adresser en son nom, un fraternel salut.

Outre les associations et les institutions, il convient de rendre hommage aux individus, aux chercheurs et aux artistes qui, par la qualité de leur travail ont permis de rendre intelligible ici le génocide des Tutsi du Rwanda. Comment ne pas évoquer ici les villes de France qui ont déjà créé dans leur espace, des lieux dédiés à la mémoire du génocide des Tutsi du Rwanda. Cluny, Dieulefit, Bègles, Chalette, Toulouse et aujourd’hui, la Mairie de Paris.

Enfin, je remercie les rescapés, toutes et tous, qui malgré la douleur du souvenir et en dépit du négationnisme agressif, sont toujours disponibles pour témoigner. Nombre d’entre eux sont ici. Ils sont venus de loin, de Lyon, de Toulouse, de Bruxelles et de Suisse. Ils sont venus pour vous dire merci de leur donner l’espérance.

Si Paris hésite, le monde va nier. Mais si Paris bouge, il avancera.

Mme le Maire, votre responsabilité, à partir de ce moment, est grande. Mais vous avez la capacité et nous serons à vos côtés.

Je vous remercie.

— Marcel Kabanda, président d’Ibuka France

La stèle est située au Père Lachaise, à 50m à gauche de l’entrée nord, l’entrée 71, rue des Rondeaux (88e Division, allée des Fédérés), près du Métro Gambetta.
— Regis Marzin

Source & Illustration : Regis Marzin, 31 octobre 2014, Paris, inauguration d’une stèle en souvenir du génocide des Tutsis du Rwanda, http://regismarzin.blogspot.fr/.

* : Citée par Régis Marzin, 31 octobre 2014, Paris, inauguration d’une stèle en souvenir du génocide des Tutsis du Rwanda

A lire :

Génocide des Tutsi du Rwanda : vers une réaction en chaine ? revue de presse 2014 classée - (regardexcentrique.wordpress.com)

Génocide Rwanda - (regismarzin.blogspot.fr)

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Mis en ligne par La rédaction
 3/11/2014

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