Le lien des Basques avec le Québec ne date pas d'hier. Leurs expéditions de pêche les ont amenés très tôt sur les rives du Saint-Laurent, au point qu'une île québécoise porte leur nom. Il existe aussi des similitudes intrigantes entre nos deux territoires, comme le syndicalisme. Petit tour d'horizon d'Euskal Herria et de son mouvement ouvrier.
Le Pays basque est composé de sept provinces situées de part et d'autre des Pyrénées, sur la côte atlantique européenne. Les trois provinces du Nord sont administrées par la France. Les quatre autres, au sud, sont en territoire espagnol. Trois d'entre elles forment ensemble la communauté autonome du Pays basque, tandis que la dernière, la Navarre, est une entité politique à part. Celles-ci disposent de pouvoirs dévolus par l'État espagnol, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation, sans pour autant que l'Espagne soit une réelle fédération.
Depuis des siècles, l'autonomie du peuple basque au sein de la Couronne espagnole a été reconnue sous une forme ou une autre. Elle a toutefois été totalement niée et même férocement combattue sous la dictature militaire du général Franco, de 1936 à la mort de celui-ci en 1975. Un des symboles de cette répression était l'interdiction de parler l'euskara, la langue basque, marqueur identitaire important de ce peuple dans la mesure où cette langue ne dispose d'aucun lien apparent avec les langues indo-européennes, tout en étant parlée depuis au moins 2000 ans. Les Basques ont offert une résistance farouche au franquisme, prenant parfois la forme d'une lutte armée pour l'indépendance, comme l'a fait le célèbre groupe Euskadi ta Askatasuna (ETA, « Pays basque et liberté ») qui n'a déposé officiellement les armes qu'en 2011.
Un syndicalisme singulier
Le syndicalisme basque possède aussi ses propres singularités. Alors que le mouvement ouvrier espagnol s'est progressivement organisé autour de deux grandes centrales syndicales (la Unión General de Trabajadores [UGT], traditionnellement proche du Parti socialiste, et les Comisiones Obreras [CC.OO.], historiquement liées au Parti communiste), les travailleur·euses basques ont rejoint majoritairement deux organisations spécifiquement basques. La première, Eusko Langileen Alkartasuna (ELA, « Solidarité des travailleur·euses basques »), est née au début du XXe siècle dans la tradition du syndicalisme chrétien. Dévastée par la répression franquiste, ELA se refonde à la fin des années 1970 en adoptant une
ligne résolument nationaliste basque, progressiste et combative. La deuxième, Langile Abertzaleen Batzordeak (LAB, « Commissions ouvrières patriotes »), voit le jour en 1974 et s'inscrit clairement dans le courant de la gauche « abertzale », qui regroupe une grande diversité d'organisations sociales et politiques indépendantistes. Bien que des différences persistent entre les deux grands syndicats basques (ELA se considère mieux équipée pour faire des négociations collectives tandis que LAB insiste sur ses liens étroits avec les mouvements sociaux), ils se retrouvent souvent sur des positions communes et se distinguent régulièrement de leurs homologues espagnols, l'UGT et les CC.OO.
ELA et LAB reprochent aux grands syndicats espagnols leur manque de combativité, en particulier dans le contexte néolibéral et austéritaire imposé par l'État central depuis la crise économique et financière de 2008. Celle-ci a en effet durement frappé le Sud de l'Europe et ses conséquences sur les politiques publiques et le rapport travail-capital se font encore ressentir aujourd'hui. La crise a servi de prétexte à un retrait important de l'État social et à une réduction drastique des dépenses publiques tout en donnant le dessus au patronat dans les négociations avec les parties syndicales. Pour ELA et LAB, la réponse à ce nouveau contexte doit se trouver dans la mobilisation de leurs membres et l'exercice de leur rapport de force, notamment par le biais de la grève. Les syndicats basques souhaitent d'autant plus défendre leurs revendications que l'économie de leur territoire se porte mieux que la moyenne du reste de l'Espagne. Pourtant, le coût de la vie y est aussi plus élevé. Ils considèrent donc qu'il y a de l'espace pour aller en chercher plus auprès des employeurs.
La grève et le territoire
Une illustration éloquente de ces dynamiques a été la grève des travailleuses de H&M en 2021 [1]. La multinationale suédoise de la vente de vêtements avait alors annoncé un plan de mise à pied de plus de 1 000 postes à travers toute l'Espagne, incluant le Pays basque. Elle s'attaquait directement aux postes à temps complet en cherchant à les remplacer par des postes à temps partiel pour lesquels les accommodements travail-famille sont beaucoup plus difficiles à obtenir. Or, la vaste majorité de la main-d'œuvre des magasins de H&M est composée de femmes. Alors que l'UGT et les CC.OO. tentaient de négocier avec l'employeur une réduction du nombre de mises à pied, ELA les refusait en bloc, réfutant l'argument de H&M selon lequel les ventes en ligne ne justifiaient plus autant de main-d'œuvre qu'auparavant. Sur le plancher, les travailleuses indiquaient au contraire être constamment en besoin de plus de collègues, y compris pour gérer les ventes en ligne, pendant que les profits de l'entreprise s'envolaient. Elles décidèrent donc de déclencher une grève générale illimitée. La grève a duré un mois et demi et s'est soldée par une claire victoire des travailleuses basques : malgré l'entente signée au niveau national, H&M n'a procédé à aucune mise à pied au Pays basque.
Bien que le contexte soit différent, c'est un peu la même approche qui a caractérisé l'attitude des syndicats basques dans le secteur public. Dans la foulée de la crise de 2008, l'État central espagnol a imposé aux gouvernements des communautés autonomes un plafonnement des augmentations de salaire de leurs propres fonctions publiques. Autant dire que les négociations dans ces secteurs ne servaient plus à rien. La dernière convention collective entre le gouvernement basque et les syndicats représentant ses travailleur·euses date ainsi de… 2010 ! Afin de pousser leur employeur à reprendre les négociations et à se libérer de la contrainte salariale imposée par Madrid (l'actuel gouvernement espagnol, minoritaire, avait besoin de l'appui du parti au pouvoir au Pays basque pour se maintenir, donnant donc un levier de négociation important), ELA, LAB, mais aussi la plupart des sections basques des syndicats espagnols ont déclenché une série de grèves en 2023.
La grève en vient donc à représenter un trait distinctif du syndicalisme basque. Plus qu'un outil de dernier recours dans une négociation, elle est utilisée pour forcer l'ouverture d'un dialogue pour créer un espace de relations du travail distinct de celui que cherchent à imposer l'État central, les employeurs, ou même d'autres syndicats. À cette fin, les syndicats basques sont d'ailleurs parmi les seuls en Espagne à avoir mis en place des fonds de grève (appelés « caisse de solidarité ») financés à même les cotisations des membres et leur permettant de tenir dans le temps tout en envoyant un message clair au patronat [2].
Il s'agit bien là de la création d'un « territoire syndical » construit par les travailleur·euses elles et eux-mêmes, en dépit des contraintes néolibérales. À bien des égards, des parallèles peuvent être établis avec la trajectoire historique du syndicalisme québécois : une combativité assez unique par rapport à ses voisins, un engagement dans un projet de société distinct de celui de l'État central et un recours au rapport de force des travailleur·euses afin de construire des espaces de négociation tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Autant dire que nous avons intérêt, des deux côtés de l'Atlantique, à suivre ce que les autres font, mais aussi à les appuyer et à s'inspirer mutuellement.
[1] Pour un récit détaillé de ce conflit, voir Gessamí Forner, La huelga de H&M, un espejo donde mirarse, Fundación Manu Robles-Arangiz, 2021. En ligne : mrafundazioa.eus/es/centro-de-documentacion/izan-ta-esan/la-huelga-de-h-m-un-espejo-donde-mirarse
[2] À ce sujet, voir Ignacio Messina et Jon Las Heras, « Union strategies in conflict : A comparative study of strike fund institutionalisation and infrastructural resources », British Journal of Industrial Relations, 2024. En ligne : onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/bjir.12824
La recherche pour la rédaction de cet article a été en partie permise par une subvention du ministère des Relations internationales et de la Francophonie dans le cadre de l'Accord de coopération Québec-Pays basque.
Illustration : Elisabeth Doyon