La pratique du « commoning », telle que définie par Dardot, Laval et Giardini, n'est pas une fin en soi, mais est constituée d'actions de création et de partage qui forment une communauté.
Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soulignent que la production de communs exige d'abord une transformation profonde de la vie quotidienne, y compris des relations patriarcales, afin de recombiner ce que la division sociale du travail dans le capitalisme a séparé :
« Les façons dont le travail de subsistance des femmes et la contribution des communs à la survie des populations locales sont rendus invisibles par leur idéalisation ne sont pas seulement similaires, mais ont également des racines communes. D'une certaine manière, les femmes sont traitées comme des communs et les communs sont traités comme des femmes [1]. »
Silvia Federici a montré que les femmes de différents pays et cultures sont souvent les principales défenseuses des communs, qu'il s'agisse d'agriculture vivrière, de formes d'organisation collective, de cuisines communes, d'associations solidaires de crédit autogérées, de la replantation des forêts et des banques de semences, ou encore des luttes contre l'exploitation minière, autant d'initiatives qui résistent aux logiques d'accumulation capitaliste et qui créent des activités auto-organisées autour des communs. Les femmes, en tant que premières pourvoyeuses du travail reproductif, ont toujours dépendu de l'accès aux ressources naturelles communales. Elles sont donc à la fois les plus pénalisées par la privatisation de ces ressources, et les plus engagées dans leur défense. Les communs féministes ne sont pas seulement de nouvelles formes horizontales de socialité, ils sont aussi un moyen de subsistance. À cet égard, Federici souligne la nature féministe des communs par la mise en relation des activités reproductives concernant les activités quotidiennes qui produisent la vie des gens.
Effectivement, une longue histoire relie les femmes aux communs. Cette affirmation est confirmée par plusieurs chercheur·es ayant étudié les modes d'habitation des femmes. Muxí, dans Mujeres, casas y ciudades, dépeint l'histoire de l'habitat collectif des femmes, à partir des béguinages, ces communautés féminines laïques où les femmes vivaient et travaillaient ensemble, accomplissant des tâches liées aux soins de la communauté, notamment auprès des membres malades, des personnes âgées, et des enfants. Cette analyse fait écho à ce que suggère Daphne Spain, qui montre comment les femmes s'organisent pour répondre communément à leurs besoins et construire une présence politique dans les espaces publics.
Le lien entre les femmes et les communs n'est pas seulement une question de philosophie féministe ou d'économie politique, car ce sont les femmes qui prennent en charge le bien-être d'une communauté, tant en en matière de relations que de travail matériel, comme le nettoyage ou l'organisation, non sans conflits. Dans sa contribution à l'ouvrage A Feminist Urban Theory for Our Time, Katsikana décrit comment, dans les groupes mixtes d'un mouvement populaire, les personnes féminisées (femmes et personnes queer) héritent des tâches domestiques, car elles prêtent attention à ces aspects de la vie commune, sont plus rapides et possèdent l'expérience et les compétences liées à ce travail. Elle observe également que les hommes trouvent souvent des excuses pour conserver leurs fonctions sur des questions « plus importantes » telles que l'organisation politique et les débats publics.
Dans ce contexte, les pratiques du care elles-mêmes peuvent être à la fois libératrices et oppressives. À ce titre, l'expérience vécue au sein de l'organisation spatiale des villes transforme les relations sociales entre les habitant·es et peut contribuer à des formations sociales particulières. Des expériences récentes comme l'initiative Lucha y Siesta à Rome ou l'espace féministe Las Pioneras à Montevideo sont des exemples importants. Créer une ressource commune féministe signifie réfléchir à ce que les femmes veulent, à ce dont elles ont besoin dans leur vie quotidienne, et à la manière de faciliter la réflexion sur leur condition sexospécifique. Cela implique qu'un groupe de femmes agissent ensemble sur la base de leurs désirs et de leurs besoins, et se réunissent pour trouver des solutions à leurs problèmes, améliorer leur vie quotidienne et réfléchir ensemble aux racines de la discrimination et du patriarcat.
C'est grâce à ces activités que les femmes contribuent à des villes qui reflètent la culture, les réseaux, les besoins et les droits des féministes. Cela se fait activement par la coproduction de connaissances ancrées dans la pratique et l'utilisation de différents savoirs pour orienter la pratique. La « mise en commun » des moyens matériels de reproduction est le principal mécanisme par lequel un intérêt collectif et des liens mutuels sont créés.
« Dans l'idéal, tous les communs seraient féministes. Mais les données empiriques nous montrent que ce n'est pas le cas, et que les valeurs et pratiques féministes sont rarement pensées ou mises en œuvre dans les initiatives de communs mixtes [2]. »
Ainsi, si les commoners souhaitent être fidèles à leurs valeurs, il est important de poser des questions difficiles sur leurs pratiques. Le fait qu'une communauté soit organisée comme un commun ne signifie pas automatiquement qu'il n'y a plus de hiérarchies. La question est de savoir comment les commoners gèrent ces hiérarchies et ce qu'ils font pour s'en affranchir. Il est souvent très révélateur de se demander qui s'occupe du nettoyage, du soin des autres et de l'environnement.
En outre, il est également important que les chercheur·es posent ces questions à l'égard des expériences des communs qu'iels étudient, et qu'iels fassent une analyse intersectionnelle féministe des communs. Sans remise en question de certaines pratiques et modes d'organisation, les expériences des communs risquent de reproduire certaines formes d'inégalité et d'oppression.
[1] Mies, M., & Bennholdt-Thomsen, V., « Defending, Reclaiming and Reinventing the Commons », Canadian Journal of Development Studies, vol. 22, n°4, 2001, 997–1023.
[2] Levy, C., Alberio, M & Plachesi, R., « Les communs urbains comme concept de participation territoriale et citoyenneté urbaine : deux études de cas à Bologne, en Italie », Organisations et Territoires, vol. 33, n°1, 2024.
Charmain Levy est professeure titulaire, Département des sciences sociales, UQO et membre du Critic et du Réqef.
Chiara Belingard est professeure adjointe - Université de Rome « La Sapienza » et LAPEI, Université de Florence.
Photo : Place des Pionnières à Montevideo en novembre 2022 lors de la journée commémorant l_élimination de la violence contre les femmes (Crédit : Charmain Levy)